Français de souches

Publié le 26 Mars 2011

 

   



Quand ils entreprirent de ressusciter des terres endésespérance, les premiers colons d’Algérie réveillèrent la hargne d’une nature jalouse et possessive : les marécages  dérangés lâchèrent leurs moustiques, les cieux retinrent leurs eaux, les rochers brisèrent les socs et les souches séculaires s’agrippèrent aux racines et ne consentirent à l’arrachement qu’au prix d’éventrements béants et de cicatrices tenaces. Quelques générations plus tard, la terre d’Algérie, soumise mais rancunière, n’avait pas oublié.

A l’exil suivant, quand ils s’éloignèrent de leurs champs domestiqués pour s’égarer sous un soleil qui ne leur disait rien, les nouveaux colons crurent au miracle de terres sans souches et de cieux sans retenue. Quand ils se furent repus de printemps où les roses s’invitaient sans façon et d’automnes où les grappes de fruits courbaient les branches, ils ouvrirent les yeux sur d’insidieuses racines ancrées au cœur de leur histoire.
Un temps assoupies dans une glaie d’amnésie entretenue, elles projetaient des gourmands de fleurs sauvages mariées aux épines dune mémoire tenace. A la moindre ondée d’une évocation, à la musique d’un accent surgi d’une trop vive émotion, aux rides rencontrées sur des chemins de cimetières, insolentes,  les racines surgissaient de paradis perdus, défiant le meuglement des sirènes de paquebots et les horizons qui s’évanouissaient dans des brumes définitives…

Certains extirpèrent leurs souches séculaires, jugées importunes et intempestives. Ils y préférèrent des accents locaux immunisés contre cette maladie exotique germinatrice de regrets et de chagrins. Ils se dispensèrent du deuil de l’Algérie de leurs pères, ayant fait l’économie d’un amour inutile et encombrant. Mais la plupart se greffèrent sur des souches locales dans une vivifiante invention de cépages où se conjuguaient le futur de leurs enfants au meilleur du soleil, de la terre et de l’histoire de leur Algérie éphémère et immortelle.

Quelques uns, à la fidélité obstinée, ne connurent que des vendanges acides cueillies dans les rocailles d’arpents rebelles. Ainsi, survit une Algérie insolite et fidèle,  imaginaire et charnelle, douloureuse et féconde.

Revisitée, idéalisée dans le remord d’une découverte tardive, cette Algérie fondait le patrimoine immatériel d’un million d’exilés.  Ainsi  naissait une Algérie nouvelle dans
l’obstination d’une tendresse insoumise, une Algérie  sanctifiée parce que diabolisée, passée au meilleur crible en contrepoint des infamies et des mensonges, aimée sans mesure parce qu’injustement vilipendée, chargée d’images idylliques comme antidotes aux regrets obsédants.

Les  mémoires apaisées  ont fait scintiller des fraicheurs d’enfances dans les nuits d’exil ; des pas de louveteaux, des courses dans les ruelles embrasées, des cabrioles d’enfants  ont rajeuni  des mémoires crépusculaires. Des itinéraires poussiéreux promis au maquis de l’oubli ont ressurgi pour évoquer une autre Algérie que celle des professeurs  et des parlementaires qui ont décidé que notre histoire n’avait rien de positif…

Celle-là demeurera vivante aussi longtemps qu’il restera des  acteurs et des témoins
d’une Algérie Française peuplée de gens honnêtes et passionnés , qui firent leur devoir dans l’attachement d’une terre qu’ils s’étaient mis à aimer ; aussi longtemps qu’il restera des écrivains pour faire vivre et revivre ces heures riches dans la simplicité de leur écriture et l’authenticité de leurs témoignages.

Le vent capricieux des opinions et de l’histoire saura peut-être abandonner quelques graines de vérité mais qu’importe l’Histoire si les histoires singulières, transmises de génération en génération, perpétuent une si belle mémoire.

 

Guy Bezzina



Rédigé par Guy Bezzina

Publié dans #Une mémoire et une histoire

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R
Bonsoir,<br /> Je pense qu'il doit y avoir une petite confusion : je suis Claude ROUSSILLOT de Saint-Arnaud, passé au petit séminaire de 1954 à 1957. Il y avait eu précédemment Christian ROUSSILLO (sans le "T"<br /> final) au même séminaire. Nous sommes malgré tout en famille, à l'origine, de Port-Mahon de Minorque. En tout cas, nous avons toi et moi fait partie de la Manécanterie et, en 56, nous avons dû<br /> chanter à Paris et en Italie. A bientôt Cvr_pn@voila.fr
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R
Bonjour Guy que j'ai connu de 1054 à 1957 au séminaire de Constantine avec, entre autres, Marius CANZANO, visité en août dernier, à Orange et le père AVRIL à qui je rends visite régulièrement (il<br /> aura 90 ans en Janvier : nous pourrions organiser cela, non?).<br /> J'ai apprécié le texte sur le blog ..<br /> Meilleur souvenir
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G
<br /> <br /> Merci Christian (  je devrais dire Coco...)   tant de souvenirs en commun nous gardent très proches.<br /> <br /> <br /> je t'embrasse.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Guy<br /> <br /> <br /> <br />
B
<br /> Texte magnifique, tout de poésie et d'émotions contenues!<br /> Il entraîne le lecteur à un retour instantané aux souvenirs personnels et aux images enfouies.<br /> Il "gratte" et ravive les blessures jamais guéries...<br /> Hélas, acteurs et témoins se rarifient et il est bien que les derniers d'entre nous écrivent et racontent, chacun avec sa sensibilité, encore et encore, inlassablement, pour que ne disparaisse pas<br /> tout à fait l'Algérie qui fut la nôtre.<br /> Merci<br /> <br /> <br />
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