Poussières d'enfance - Première Partie

Publié le 21 Janvier 2010

 

POUSSIERES

 

D’ENFANCE

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Une journée ordinaire

 

au Petit Séminaire

 

 de Constantine

 

 

 

 

 

 

 

 

CINQ HEURES ET DEMIE

 

 

Une veilleuse indécise couvait le sommeil des petits séminaristes d'une lueur bleuâtre.

Dans l'immense dortoir, les plages d'ombre les plus opaques étaient colonisées par les lits des grands. Les « sixièmes » n'accédaient au pays des repos obscurs qu'après des années sous la veilleuse où leurs rêves se mêlaient au spectacle d'ombres chinoises des promeneurs insomniaques.

La griffe d'une sonnette électrique tétanisait une cinquantaine d'âmes confites dans d es rêves paisibles et délicieux des dernières heures de la nuit.

Pour sanctifier la nouvelle journée, le surveillant lançait une « Benedicamus Domino » propre à ressusciter des morts. Les moins réfractaires marmonnaient un « Deo Gratias » de soumission, moins pour remercier le Seigneur que pour se convaincre qu'ils étaient réveillés.

Les petits sautaient de leurs lits sans trop s'interroger. Tout leur était prétexte aux jeux. Ils dévalaient dans un déluge de pantoufles et de pyjamas, l'allée centrale qui conduisait aux lavabos. Les plus anciens, lassés d'une compétition aussi matinale, négociaient chèrement quelques instants supplémentaires d'un repos approximatif au goût défendu. La démarche ensoutanée du surveillant soulevait une houle de couvertures. Quelques irréductibles, accrochés à leur sommeil comme des moules à leur rocher, attendaient le ressac pour décrocher. Selon la personnalité du surveillant, le ressac provoquait un clapotis ou un déferlante. L'Abbé VIALA cassait sa silhouette d'échalas pour accompagner les résurrections difficiles de ses encouragements naïfs et doux. D’autres abbés avaient de l'éducation une conception plus spartiate et renversaient sans préavis tous ceuxqui  manifestaient un attachement excessif à la moiteur de leurs draps.

Dans ce monde en miniature, la première demi-heure de notre journée révélait toutes les personnalités. Les bons garçons, qui étaient aussi de bons élèves, respectait pieusement «  le grand silence » qui de la dernière récréation du soir à la première du matin devait envelopper nos méditations d'un silence recueilli.

Les autres, davantage préoccupés d'évasion, usaient et abusaient des communications gestuelles dont l'usage n'était toléré que dans les cas d'urgence pour des besoins impératifs. Quelques unes de ces «  chansons de gestes » provoquaient des pitreries et les francs-tireurs du règlement usaient de ces tolérances sans modération pour compenser la pesanteur d'un mutisme imposé.

Les « bons enfants » se brossaient les dents, ciraient leurs chaussures, se lavaient généreusement le torse et s'appliquaient à faire leur lit impeccablement. Le soin qu'ils mettaient dans chacun de leurs gestes ne demandait pas plus de temps etils  achevaient leur préparation dix minutes avant les autres pour consacrer le temps gagné à l'étude d'une règle de grammaire ou d'un chapitre d'histoire. Certains se faisaient remarquer par le souci du détail. Leurs lits étaient des chefs d'oeuvre d'harmonie: pas une ride au traversin, le revers du drap symétrique aux rayures de la couverture. Le tiroir de leur table de nuit respectait, sans défaillance, la place de chaque objet, au point qu'il ne leur échappait jamais le chapardage d'une épingle de nourrice. A leur manière, ils étaient exemplaires, mais Dieu, qu'ils étaient avares. Ils ne prêtaient pas ou à contre coeur, vivant dans le remords et l'angoisse jusqu'au moment de la restitution.

Dans un bourdonnement sourd, le dortoir s'animait des va et vient incessants entre les lits, les lavabos, les toilettes et les casiers à vêtement recouvert couverts d'un rideaux verdâtre.

A fond du dortoir, le nez dans la perspective de la cloison séparative, un oeil pour contrôler chaque secteur, le surveillant nous surveillait ... en lisant son bréviaire.

Ces prêtres surveillants, tous différents , accompagnaient nos pérégrinations, de la première lumière à la dernière veilleuse. Au réveil, à la messe, à l'étude, au réfectoire, à la récréation, ils veillaient à chacun de nos pas, à chacun de nos jeux ou de nos devoirs. Il y en avait des doux, des sévères, des indifférents, des joueurs et quelques tordus qui nous espionnaient à travers le trou de la serrure.

Le plus naïf, le plus gentil , le plus doux, le plus désolé de nos chahuts et le plus chahuté était l'Abbé Viala. Nous l'avions surnommé « La grande Gertrude » pour sa silhouette gracile et démesurée, et ce port de tête penché sur le côté qui rappelait la statue de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus.

Avec l'inclination des enfants à abuser de trop de bonté, nous donnions libre cours aux moins avouables de nos sottises.

Des surveillants s'imposaient à nous de la façon la plus naturelle. Jean Coulomme était de ceux la. Cet athlète béarnais de 26 ou 27ans, professeur de 6 ème, n'eut jamais à élever la voix. Sa prestance imposait un ordre qui allait de soi. Nous lui devons d'avoir appris plus de vocabulaire latin en six mois que n'en possède un bachelier moderne: cinq mots par jours, le premier trimestre, puis dix au second, puis quinze au troisième, c'était ce rythme de marche forcée qui nous conduisait aux portes du baccalauréat avec un confortable viatique. La même discipline nous sera imposé, deux ans plus tard, en quatrième, par l' abbé René Charlier, pour le grec.

L ‘abbé Coulomme ne punissait pas. Il usait parfois de séances de « bichonnettes ». Ce supplice chinois consistait à pincer les rares cheveux qui bordent l'oreille et à les tirer vers le haut. C'était in confortable mais bref et toujours administré avec une bonne humeur qui aurait pu faire croire à un jeu follement musant. La victime coutumière des bichonnettes était Ancré Xicluna. « Dédé » pour les intimes, revint un dimanche soir, le crâne rasé comme un bagnard, laissant l'abbé Coulomme désemparé... provisoirement.

Certains surveillants avaient érigé le terrorisme en principe d'éducation. L'un d'eux, hollandais d'origine, avait une tête de ragondin: visage en couteau et incisives proéminentes. Son origine et sa disparition furent toujours enveloppées de mystère. Nous chuchotions entre nous qu'il avait servi pendant la guerre dans l'armée allemande!Ce hollandais débarqué avec un confrère sur notre terre algérienne, voulait appliquer à des petits pieds-noirs, les méthodes éducatives éprouvées sur des terres septentrionales. Il espionnait nos conversations pour en transmettre mettre à l'autorité des extraits susceptibles de traduire notre mauvais esprit.

La dérision est la défense des faibles: Il n'eut pas raison de notre esprit frondeur.

 

 

SIX HEURES

 

Alignés au pied de nos lits, nous attendions le deuxième coup de sonnette pour descendre à la chapelle. La longue cohorte des pèlerines coulait dans l'escalier avec la mollesse de l'engourdissement.

En hiver, la chapelle était glaciale. Nous nous pelotonnions, à genoux sur la planche qui nous servait de prie-dieu. Nos respirations finissaient par réchauffer atmosphère.

Les sixièmes occupaient les premiers bancs près du choeur; les premières; ceux du fond de la chapelle. Entre eux, s'étageaient les différentes classes. Un allée centrale séparait les deux rangées de bancs. Nous allions vivre trois quart d'heure d'exercices de piété.

Le rituel immuable et la monotonie des prières avaient tôt fait de nous immuniser contre toute sensiblerie religieuse. Nous nous accoutumions de tout: du lever matinal, des oraisons, de la soupe du matin... A la messe, beaucoup sommeillaient, quelques uns s'endormaient... Nous n'étions pas, à cet âge, bâtis pour des exercices de trappistes mais nous nous accommodions assez bien de la situation. Hormis le creux de nos estomacs vides et le mal aux genoux, nous mêlions sans déplaisir, la prière, le chant, la chaleur de nos pèlerines dans un engourdissement qui devait bien comporter quelques pépites de spiritualité. Le grand crucifix qui dominait l'autel nous est témoin que la foi qui anime encore la plupart d'entre nous n'était pas étrangère à nos dévotions réglementaires.

Dans un banc, au fond, dans l'ombre, veillait le directeur dans sa grande cape noire. Il était lazariste comme presque tous nos professeurs. Sa sévérité était faite de hargne, de suspicion, de rancune, d'intolérance. C'était l'époque où, au motif d'une éducation formatrice, les pédagogues s'autorisaient des comportements sévères, souvent impitoyables, violents parfois. Ses colères l'égaraient et le rendaient capables de sanctions abusives et parfois absurdes. A un élève de sixième, il infligea cinquante lignes de grec... et comme l'enfant protestait qu'il ne faisait pas de grec, il doubla la punition... Quand un élève entrait dans son champ de persécution, il devait subir l'orage plusieurs jours durant lesquels la moindre erreur lui était fatale. Je dus un matin de crise payer d'un pain sec un mouvement d'épaules pour ramener ma pèlerine qu'il interpréta comme une manifestation hostile...

Au fond de la chapelle, le directeur veillait. Le lecteur débitait les prières sur un ton monocorde. Il jouait parfois avec le choeur de l'assemblée par des intonations plus lentes , plus graves ou plus aiguës dans un jeu risqué ...

Il arrivait que des élèves particulièrement pieux psalmodient les prières en jouant sur des tonalités d'implorations particulières. Un grand de seconde, maître dans l'art des accents pathétiques, y ajoutait une mimique de grande dévotion. Les yeux clos, la tête penchée, les mains jointes serrées contre la poitrine, il implorait la Sainte Vierge dans une musique syncopée si pieuse que le coeur minéral du directeur finissait par s'attendrir aux effluves d'une si belle âme. La belle âme bénéficiait en retour d'une considération assez singulière car on murmurait qu'elle se destinait au « Berceau de saint Vincent de Paul », le séminaire des Lazaristes. Nous eûmes la preuve de cette préférence au cours d'un incident dans le dortoir. Une nuit, Ezio Borruzo eut l'idée saugrenue de faire chauffer une bouteille d'eau sur le poêle.. La bouteille explosa soulevant une certaine panique... Le directeur insomniaque surgit de sa chambre, alluma toutes les lampes du dortoir et hurla : «  Tous à genoux ». Tirés de notre premier sommeil, nous dûmes obtempérer. Quelques uns au sommeil plus profond, se retrouvèrent à terre avant d'avoir pu prendre conscience de l'événement... Passant devant le grand de seconde, le directeur l'invita à retrouver la moiteur de ses draps pendant que nos genoux s'engourdissaient sur le carrelage froid.

De telles expériences auront eu , au moins, la vertu de nous rendre allergiques aux injustices et aux humiliations.

Les prières et la méditation du matin s'achevaient. Un intermède de mouvements divers sortait l'assistance de sa torpeur. Les « servants » rejoignaient les chapelles et les oratoires des deux séminaires où des dizaines de prêtres allaient célébrer la messe. Les sacristains mettaient une dernière main à la préparation de l'autel et quelques pénitents à la conscience trop chargée pour communier rejoignaient un confesseur qui se tenait à leur disposition dans une salle de classe voisine.

Beaucoup d'entre nous étaient chargés de missions particulières: Nous en tirions quelques avantages qui rompaient la monotonie de la vie d'interne et en allégeaient la rigueur. Nous disposions d'un droit permanent de sortir de l'étude, de la classe ou de la chapelle, d'accéder à des lieux réservés aux grands séminaristes, aux professeurs ou aux religieuses. La sacristie était l'un de ces endroits particuliers et constituait pour les « sacristains » un territoire réservé. Ils pouvaient y officier pendant les prières ou à la récréation, remplir les burettes curer les bougeoirs, préparer les vêtements liturgiques ou remplir les ciboires d'hosties, préparer l'autel, allumer les lampes du choeur ou cirer l'estrade de l'autel avec une cire « maison » faites des tous les bouts de chandelles précieusement mis de côté.

D'autres étaient chargés de fonctions liturgiques: Cérémoniaire, thuriféraire, acolyte.

Nous revêtions une soutane et un surplis et assistions le prêtre célébrant dans le choeur. Mon cousin Paul remplissait les fonction de thuriféraire. Aux messes du dimanche ou, à l'occasion des fêtes solennelles, dans le choeur de la cathédrale, il évoluait près du célébrant et encensait le clergé et les fidèles en envoyant des panaches de fumée dans un geste rythmé par les sonnailles des chaînes de l'encensoir.

Je n'étais qu'acolyte. Il n'y avait aucun prestige à être acolyte; aucun risque non plus. Il suffisait d'accompagner le célébrant en portant un chandelier à la manière d'un soldat qui monte la garde... mais pour modeste qu'était la fonction, elle nous faisait évoluer dans la proximité flatteuse d'un évêque, de vicaires généraux, et d'une cohorte impressionnante de chanoines.

 

 

 

SIX HEURES ET DEMIE

 

La messe quotidienne commençait à 6 heures 30. A cette heure, tous nos professeurs célébraient leur messe dans les oratoires du grand séminaire. Les deux séminaires formaient un ensemble de deux bâtiments dans un grand espace de jardins et de cours. Le supérieur dirigeait les deux établissements, beaucoup de professeurs donnaient leur enseignement aux deux séminaires et les services logistiques étaient communs. Nous servions d'enfants de choeur à chacun d'eux. Un claquement de la main donnait le signal du départ. Une dizaine de garçons se précipitaient dans les escaliers comme une volée de moineaux.

Les prêtres diocésains avaient une ponctualité variable. Les prêtres lazaristes, soumis à la règle de Saint Vincent de Paul, avaient fait oraison dans leur chapelle depuis une heure et se présentaient aux autels à la même minute.

Les prières au bas de l'autel commençaient au même moment mais chacun allait à son allure.

La passion des courses nous avait déjà gagnés.

Comme de vieux turfistes, nous connaissions les plus rapide, les plus méditatifs ou ceux qui préféraient la messe des morts, considérablement plus courte que les messes ordinaires. Nous entrions en compétition des la sortie de la chapelle. La tonnelle de vigne et les couloirs résonnaient du galop de nos souliers ferrés. Nous voulions prendre place au plus tôt au pied de l'autel de notre candidat célébrant.

Le hasard mettait parfois du piquant à ce tiercé sacrilège. Si le prêtre arrivait en retard ou changeait d'autel, nos pronostics en étaient bouleversés.

« Introibo ad altare Dei »... La réponse fusait comme une mitraille de mots latins dont le sens nous échappait. Cette tactique de la précipitation provoquait parfois des réactions contraires. Le célébrant ralentissait le débit de ses réponse pour mieux marquer la gravité du moment et du lieu.. Le célébrant voisin s'échappait alors et arrivait au « Sanctus » alors que nous traînions encore à la « Préface ».

Pour ceux qui, restés à la chapelle, ne bénéficiaient pas de cette diversion, la messe du matin était habituellement monotone. Au contact prolongé des prie-dieu en bois, nos genoux se durcissaient et portaient une corne disgracieuse. D'horribles poches aux genoux de nos pantalon ne résistaient pas à l'usure des bancs, malgré les raccommodages que réalisaient les soeurs espagnoles avec des pièces taillées dans un tissu approximativement ressemblant.

Nous suivions le propre du jour et l'ordinaire de la messe dans de gros missels noirs à tranche rouge, épais comme des dictionnaires. La musique grégorienne était composée de gros points carrés qui montaient et descendaient sur une portée à quatre lignes, comme des hirondelles sur les fils électriques de la Place Bugeaud aux premiers jours de printemps.

C'est dans le chant grégorien que nous avons baigné dès l'enfance. C'est avec lui que nous nous sommes éveillés à la foi. C'est à lui que nous devons d'avoir découvert le goût de la musique. Combien nombreux étaient ceux qui suivaient avec peine ces itinéraires tourmentés, ponctués de petits pavés noirs et qui renaîtront aux mêmes émotions quand, au détour d'un voyage, à Solesmes ou à Saint Wandrille, ils reconnaîtront les premières mesures du « Rorate caeli de super » ou du «  Christus , factus est pro nobis ...» Combien se sont trouvés orphelins quand la liturgie préféra, aux vagues mélodiques du grégorien, les rythmes syncopés et les accords de guitare.

Le nez dans nos missels, nous suivions la messe, rêveurs ou assoupis, parfois portés par une ferveur religieuse sincère. Notre sensibilité était éveillée par une liturgie superbe et le mystère du monde religieux qui était notre ordinaire. Nous rêvions parfois aux missions qui seraient les nôtres, et nous imaginions volontiers dans le surplis d'un prédicateur ou la chasuble d'un curé officiant à la grand messe.

La messe suivait un rituel immuable . Nos mouvements et nos attitudes suivaient un automatisme commandé par les paroles de l'officiant : Nous nous levions, agenouillons, asseyons par réflexe sans qu'il soit besoin d'entendre le «  claquoir », petit instrument de bois à deux volets, qui retentissait d'un ou de deux coups secs aux changements de position.

Notre esprit s'échappait souvent du saint lieu et poursuivait les rêves, toujours inachevés, des terres brûlantes et poussiéreuses de nos vacances.

Quand le sommeil ou le rêve nous entraînait dans une évasion trop longue, il nous arrivait de nous méprendre sur l'interprétation des claquements, à la joie délirante de l'assistance.

Lorsque le saint du jour portait le prénom d'un de nos professeurs, nous mettions de la musique dans nos rêveries.

Paul Georges ou Ezion Boruzzo, des grands de seconde, se mettaient à harmonium et plaquaient des accords majeurs et vibrants, tous jeux ouverts. Nous sortions nos livres de cantiques et nous chantions en choeur et avec coeur. Quelques adolescents dont la voix muait prenaient l'octave inférieure moins par goût de l'unisson que pour prouver une virilité naissante.

La messe se terminait vers sept heures. Le jour se levait à travers les vitres embuées. Pèlerines et pèlerins avançaient vers l'étude pour apprendre les leçons du matin.

La salle d'étude était longue. Des bureaux d'écoliers encadraient une longue allée qu'arpentait le pas lent et régulier du surveillant qui lisait son bréviaire.

Levés depuis une heure et demie, nous étions tenaillés par la faim. Ces études hypoglycémiques rendaient nos mémoires rétives et nos surveillants nerveux. Seul, l'abbé Saliba nous étonnait par son flegme. Ce prêtre maltais, venu en Algérie sans connaître un mot de français, se trouvait handicapé quand ils devait nous intimer l'ordre de nous taire ou de travailler. D'autres connurent ce mal être de ne pouvoir se faire comprendre: A'Toth ,le hongrois; Ziébura, le polonais; Polibio, l'italien; Fernandez, l'espagnol...

L'abbé Saliba s'installait sur l'estrade. Il croisait les pans de sa pèlerine sur ses genoux, relevait son col, appuyait son visage sur les mains, les coudes posés sur le bureau. Il demeurait immobile dans une pose hiératique, le regard perdu dans une méditation infinie. Peu à peu, ses paupières se fermaient sur l'intimité de s vie intérieure: Saliba dormait...

Dehors, Constantine s'éveillait. La vie nous parvenait par dessus les toits du préau. Les cris des enfants, les volets de la rue Dianoux, la rumeur de la vieille ville, le sifflet des trains de Philippeville ou de Guelma qui nous entraînaient vers des horizons de nostalgie où chacun bâtissait son paradis...

C'était l'heure, où, à Guelma, ma mère sortait de l'église paroissiale et retrouvait mes tantes et mes grand'mères sur le parvis, pour une courte conversation avant d'aller au marché.

C'était l'heure où d'autres enfants buvaient leur café au lait et mangeaient des tartines beurrées par des mères attentionnées.

Il fut une époque où je m'offris des petits déjeuners illégitimes et fastueux.

Au Printemps, La DEPECHE DE CONSTANTINE & de L'EST ALGERIEN ouvrait un concours de pronostics sur le tour cycliste del'Algérie. Pour y participer, il fallait découper un bulletin da ns le journal, le remplir et le déposer, avant 8 heures, dans l'urne située dans le hall du journal, au bas de la rue Nationale. Monsieur André Giraud, prêtre de la Mission était aussi un cycliste dont le récit des prouesses agrémentait nos cours de latin.

Il avait été quelque temps, Directeur du Petit S séminaire. C'est lui qui nous accueillit pour la première fois, un certain premier mardi d'octobre 1947.

Monsieur Giraud, (nous appelions « Monsieur » tous nos professeurs lazaristes en souvenir du fondateur de leur congrégation Monsieur Vincent de Paul.) Monsieur Giraud était assez atypique, plutôt anticonformiste, musicien à ses heures auvergnat d'origine et parisien de coeur, passionné de vélo, fumeur invétéré et expert politologue.

Mon premier souvenir de lui le situe dans un dortoir, un jour de septembre, où, avec ma mère, j'entrai pour la première fois dans cette maison qui allait m'abriter dix ans... Il portait une blouse grise sur sa soutane et repeignait les lits et les tables de nuit.

Monsieur Giraud était bon, naturellement bon. Il était de ces hommes qui ne supportent pas de faire de la peine. Conscients de cette affection pour nous, nous l'appelions « pépé Giraud » , surnom qui allait bien avec sa calvitie avancée . Il cultivait, jusqu'à la caricature, le don de disserter sans fin sur les sujets qui lui tenaient à coeur: Le vélo, le piano et la politique.

Nous n'avons pas mis longtemps à tirer partie de cette faiblesse en lui offrant mille et une occasions de nous évader de ses cours de latin et de littérature. Nous nous sommes longtemps mépris sur nos capacités à le piéger alors que c'était vraisemblablement lui qui provoquait ces occasions, sans doute aussi peu enthousiaste de nous enseigner la syntaxe que nous de l'apprendre.

Voilà pourquoi, si notre culture littéraire est restée indigente, notre approche de la politique, en revanche , fut précoce.

C'était l'époque où les «  Chambres » se faisaient et se défaisaient et où les Présidents de la République inauguraient les chrysanthèmes.

Malgré son homonymie avec le Général, Monsieur Giraud admirait un autre général, rêvait d'une France forte, voyait la IV° République sombrer dans une révolution qui conduirait à l'avènement d'une V° République éclatante...

Monsieur Giraud n'avait pas tout prévu.

Apprécié pour sa culture et sa finesse d'esprit, il était reçu le dimanche dans les meilleures familles de Constantine. Il nous parlait souvent de ses amis Polycarpe, dont le père conseiller général possédait une propriété agricole du côté de Souk Ahras. Nous savions que les cours du lundi seraient abrégés et qu'à la première occasion, il nous relaterait les faits et dits de Mademoiselle Polycarpe, qu'il appelait affectueusement «  Ma petite ». Mademoiselle Polycarpe dont nous apercevions la silhouette gracile et le visage ingrat dans les ventes de charité faisait du latin. Elle sut très tôt comment soutirer la traduction de ses versions à un Monsieur Giraud, généreux dispensateur de ses conseils et de son savoir, pendant que nous explorions dans le Gaffiot les rares lumières qui pouvaient éclairer un latin désespérément hermétique.

Monsieur Giraud avait étonné les sportifs constantinois en ramenant de France un vélo plus léger et plus perfectionné que ceux qui se vendaient en Algérie. Son discours sur le sujet était inépuisable mais souvent répétitif.

Il n'avait qu'un seul défaut: il fumait sans arrêt. Sa cigarette se consumait au coin des lèvres et se répandait en cendres sur le plastron de sa soutane. Ses quintes de toux auraient dû l'alerter mais on ignorait, à l'époque , que le tabac est dangereux pour la santé. L'infarctus qui devait le terrasser quelques années plus tard au séminaire d'Oran ne fut pas étranger à cette habitude.

Il lisait son bréviaire dans la rue « comme à Paris », aimait une musique qui n'avait rien de religieux et se distinguait par la distance qu'il prenait avec le mode de vie des religieux de sa congrégation. Il avait loué un piano et pour s'exercer à ses interminables gammes, il s'était exilé dans une chambre d'un pavillon annexe, loin des autres résidences, des classes et des chapelles.

Il n'avait pas la virtuosité de Messieurs Porta, Zeiburras, Helfer ou Avril, nos maîtres de chants successifs et organistes émérites. Son amour pour le piano relevait d'une vocation tardive et sa musique était plutôt laborieuse. Pour assouplir ses doigts, il se soumettait, même pendant les cours à des exercices permanents, appuyant sur le bureau la première phalange de chacun de ses doigts.

Il avait une spiritualité discrète et célébrait sa messe avec beaucoup de sobriété. Personne n'aura gardé un souvenir impérissable de son éloquence. Pourquoi son souvenir est-il resté aussi vif dans nos mémoires ? Sans doute parce qu'il était naturel, bon, sincère et vrai. Dans des collectivités si propices aux mesquineries, il constituait un modèle de tolérance, d'indulgence et de compréhension. Mais il avait par dessus tout la vertu de juger nos sottises avec malice et humour, gardant la mesure en tout. Il ne nous ménageait pas sa confiance. Nos compositions trimestrielles se passaient dans des salles sans surveillant à portée de main de nos manuels scolaires. Personne n'a jamais trompé sa confiance.

Bien qu'il n'ait jamais gagné, une longue pratique du vélo liée à une intuition dont il se flattait volontiers aurait dû contribuer à faire de Monsieur Giraud, le gagnant du concours de la « Dépêche de Constantine ». Ce flair lui dictait qu'il valait mieux déposer le bulletin quelques minutes avant la clôture à 8 heures . Il était persuadé que les juges ne dépouillaient que les derniers bulletins déposés.

Voilà donc en quelles circonstances me fut confiée la mission secrète de porter le bulletin de pronostic à la Dépêche de Constantine pendant l'étude de 7 heures.

Monsieur Giraud se glissait à hauteur de ma fenêtre et me faisait signe. Je m'esquivais furtivement. Je m'élançais dans un marathon échevelé pour être de retour avant le réfectoire de 7 heures et demie. Je n'avais pas plus d'une ½ heure devant moi. Je dévalais les escaliers du grand séminaire, traversais la cour, longeais l'église Jeanne d'Arc, dégringolais les escaliers du 3° Chasseurs d'Afrique. A cette heure, je croisais les paroissiens qui venaient d'entendre la messe et les petits juifs qui entraient à l'école hébraïque, voisine su séminaire. Au carrefour de l'avenue Forcioli et de la rue Gares Cachat, la boutique du marchand de f'taïrs m'attendait, fumante d'odeurs chaude et de tentation. La place était déserte. La fumée débordait largement du tuyau de peule qui remontait le long de la façade. Un tunisien, assis en tailleur, officiait devant une marmite frémissante. Les marchands d beignets sont taciturnes. Ils n'ont pas la faconde des marchands de légumes et des bouchers. Ils ne rient pas, ne plaisantent pas et répondent par monosyllabes. Le temps et les circonstances ne me prédisposaient pas non plus à des échanges nourris. J'avais toujours un moment d'hésitation. Entre le marchand du bs de la rue Forcioli et celui de la rue Nationale, les prix étaient identiques mais je n'ai jamais su résister à la tentation d'un f'taïr brûlant. Considérations sans intérêt ? Elles ne l'étaient pas. Ces évasions m'étaient précieuses et je craignais que, déjà illégitimes, ces sorties ne soient compromises par la révélation de l' abus de confiance dont je me sentais coupable. J'avais faim; j'étais gourmand et je disposais d'une petite demi-heure... Les dieux des tunisiens ont toujours été avec moi et aussi longtemps que durait le tour de l'Algérie, je offrais quotidiennement cinq ou six beignets brûlants. Ma faim calmée, mon esp^esprit de charité se réveillait et ramenais à mes camardes deux ou trois f »taïrs froids qu'ils devaient se partager à six..

Le reste de la course prenait un rythme moins vif? J'étais repu. Après le pont d'El-Kantara, la sinistre rue Nationale remontait entre des sacs aux bords retroussés gavés de pois-chiches de fèves, de dates et d'épices.

La Dépêche de Constantine était installée dans un de ces superbes bâtiments qui s'accrochaient aux rochers pour surplomber les gorges du Rhummel. Le hall se trouvait au dessus de l'imprimerie. Les odeurs du papier, du plomb, de l'encre et de la colle surprenaient les visiteurs. Ah, toutes ces odeurs subtiles ou épaisses qui exagéraient davantage encore dans la chaleur de l'été étaient aussi gonflée d'émotion que l'accent des mères qui appelaient les enfants ou les goût des premières figues qui poissaient les doigts de leur lait sirupeux. Ah , tous ces parfums de mon Algérie que ne connaîtront jamais ceux qui n'ont jamais baigné dans les vapeurs de l'Orient... Je ne reconnaîtrais plus le Constantine de mes 15 ans mais il me suffit d'entrer dans une papeterie pour être frappé au coeur de mes souvenirs, basculer 55 ans en arrière, revoir le sourire de Monsieur Giraud, et sentir ma gorge se nouer de nostalgie. Proust a beaucoup disserté sur l'odeur de la madeleine... dommage qu'il n'ait jamais goûté aux f'taîrs !

Lorsque je rentrais à l'étude, des mouvements divers saluaient mon retour. Les regards appuyés sur les poches de ma pèlerine étaient significatifs de l'amitié gourmande qu 'on me portait alors.

Au printemps, nous ouvrions les fenêtres. La rumeur pénétrait plus fort et plus tôt dans le calme de cette première étude. Notre voisine, dans une villa en contre-bas de la cour de récréation, chantait «  la vie en rose ». Cette voix, intruse, sacrilège et délicieuse, versait dans nos imaginations d'autres vies et d'autres roses. Elle brûlait toutes les frontières de grillages, de murs et d'interdits. Elle inondait l'étude comme une marée de provocation au « grand silence », à l'institution, à tous les voeux de chasteté et à Saliba dont l'imagination assoupie ne trouvait aucune parade à cette invasion profane , à ce soufre parfumé. Ses yeux entrouvraient et son accent maltais laissait tomber un ordre sans muscle: « Fermez les fenêtres! ». Les fenêtres se fermaient. Dans le silence revenu, une voix plus faible susurrait encore «  J'entends ton coeur qui bat, je vois la vie en rose ». La voix s'éteignait et renaissait, traçant par ses variations, le périple d'un voyage domestique. Notre vocabulaire grec et « nos identités remarquables » se noyaient dans «  des mots d'amour, des mots de tous les jours ». La voix s'interrompait, rappelait à Jacky qu'il était en retard. Elle reprenait aussitôt à la note interrompue. Etait-elle belle, jeune, grande, blonde ? Elle eut pour nous le visage imaginaire d'une voix de femme de nos matins.

 

Dès ce moment, nous ne pouvions plus voir la vie en gris: A toutes les contraintes accumulées depuis le petit matin, au silence, à immobilité, à la faim, à l’ ankylose de nos genoux, il nous tardait de mettre un terme. Cette voix dissipait notre attention , alimentait nos dissipations et rendaient nos fins d'études houleuses. Notre libération devenait impérative.

 

 

SEPT HEURES ET DEMIE

                             

La cloche du grand séminaire sonnait à toute volée. Un grondement réveillait l'étude. Les pupitres claquaient, les langues se déliaient, les élèves rangeaient leurs affaires, enfilaient leurs vestes ou leurs manteaux. Seuls quelques irréductibles jouaient les prolongations en mettant une dernière main à un devoir inachevé. Saliba n'aimait pas les retardataires. Il avait faim, lui aussi. «  A signal, i fa tout quitter , ma sinon, tous à pain sec...comme ça bon casse croûte. Voilà, c'est tout » cria-t-il un jour au comble de la colère dans le même charabia qui lui avait déclaré, un soir de Toussaint, au grand cimetière de Constantine : « Au son de la trombitte, li os di vos morts, i sortiront di cercouille »... avec Saliba, même les sermons du cimetière n'étaient pas tristes avec Saliba.

Nous descendions au réfectoire en rang par deux. Nous passions devant la statut de la Saint Vierge aux pieds desquels survivaient quelques poissons rouges. Nous descendions les grands escaliers devant la porte de la grande bibliothèque des professeurs dont les murs étaient tapissés de livres et qui nous servait de réfectoire pendant la kermesse.

Ah, la kermesse du séminaire! C'était un événement majeur dans la vie du diocèse de Constantine et d'Hippone.

Elle se préparait plusieurs mois à l'avance. Tous les curés sollicitaient la générosité des paroissiens et appelaient leur participation à une oeuvre de charité qui devait faire vivre pendant un an la cinquantaine de petits séminaristes, la trentaine de grands séminaristes, la vingtaine de professeurs et une dizaine de soeurs espagnoles qui prenaient un soin attentif à notre linge et à notre nourriture.

Dans toutes les villes du constantinois, à Bône, Philippeville, Constantine, Guelma les salles paroissiales rassemblaient toutes les mains habiles qui coupaient, cousaient, tricotaient, brodaient pour achalander les rayons du stand de la lingerie.

Dans les fermes, des lapins, des poules ou des moutons étaient engraissés et attendaient le passage de la camionnette de l'économe aux derniers jours d'un printemps éphémère.

La grande tombola étaient célèbre autant pour la somptuosité de ses lots qu'en raisondu zèle exercé par les curés pour vendre le plus grand nombre de billets.

Dans les homélies des dimanches après Pâques, les curés, qui avaient toujours quelques raisons de titiller les portefeuilles de leurs ouailles, débordaient d'imagination sur le thème « Qui donne à l'Eglise, prête à Dieu ». Ils n'étaient jamais déçus. Le Bon Dieu qui n'a pas la mémoire courte, se sera souvenu des souscripteurs de ces actions cotées en bourse céleste, et plus d'un chrétien d'Algérie, arrivant au paradis, aura éprouvé une divine surprise en découvrant un compte en banque ouvert au temps de l'Algérie heureuse et débordant d'indulgences plénières et partielles...

Les jours qui précédaient la kermesse mettaient le séminaire sens dessus-dessous, dans un désordre euphorique. Les déménagements les plus insolites transformaient les tables de classes en tréteau de foire et les salles de classes en théâtre de marionnettes ou en stand de pêche à la ligne. Les réfectoires devenaient pâtisserie et bonneterie. Nous prenions nos repas dans la grande bibliothèque et les livres de théologie s'imprégnaient de l'odeur de la soupe et du riz espagnol.

Le chanoine LEVREY, curé de Bougie, abandonnait sa paroisse pendant une semaine pour tout organiser. Il dirigeait petits et grands séminaristes avec un autorité de chef de bataillon. Le chanoine LEVREY débordait d'énergie et sa compétence en matière d'organisation était une garantie de succès.

Des échafaudages faits de planches et de fils de fer étaient recouverts de bâches louées chez Vidal & Manégat pour abriter des marchés en plein air où des marchands du temple installés dans la cour du sanctuaire, allaient, pendant deux jour concédés au diable, sacrifier à Mammon pour nourrir des..

Les stands étaient disposés dans la cour supérieure du petit séminaire et la cour inférieur du grand séminaire. Entre les deux,, le chemin habituellement silencieux, s'animait de cris et de courses dans un joyeux va et vient de planches, de tables, de chaises et d'enfants ivres de liberté...

Dans l'après midi du samedi et surtout du dimanche, les deux séminaires grouillaient d'une foule joyeuse venue de toutes les paroisses de Constantine. Les noms de ces hommes et de ces femmes qui consacraient leur intelligence et leur coeur au succès de cette entreprise auraient bien mérité une plus juste mémoire.

Que modestement l'évocation de leur dévouement et de leurs mérites, atténue l'injustice d'une coupable amnésie.

Pour alimenter la buvette, nous allions chercher en ville, dans une carriole des barres de glace qu'il nous fallait ramener rapidement avant que le soleil ne les réduise.

Les soeurs espagnoles, sous la conduite de Mère Emilia, leur supérieur que nous appelions insolemment « Soeur électrique » pour ses réactions un peu vives, apportaient , elles aussi, leur concours aux festivités.

André Fébo, que nous appelions “Dédé”, ne manquait pas une occasion d’imiter l’accent espagnol des soeurs et  mettait toujours une pointe de moquerie, de gentille moquerie, quand il nous rapportait ses conversations avec Mère Emilia.

Comme il avait tenté de lui faire croire une nouvelle incroyable, Mère Emilia lui répondit un jour : “ Je ne savière que les curés , c’était des mensonges...”

Au milieu des robes claires et des chemises blanches, se détachaient les soutanes noires des prêtres de Constantine. Ce n'était en effet qu'aux premières grosses chaleurs du mois de juin, que beaucoup revêtaient une soutane blanche pour traverser l'été plus confortablement.

Les religieuses de Saint Vincent de Paul, en cornettes blanches, accompagnaient les orphelins de la rue Alsace-Lorraine. Les soeurs de la Doctrine Chrétienne en voile noire encadraient les jeunes filles du pensionnat du Coudiat. Soeur Suzanne veillait au grain... au grain de folie qui germait dans la tête de ces garçons et de ces filles, libérés, le temps d'un après midi de printemps, de l'isolement et des contraintes de l'internat et lâchés dans une liberté conditionnelle qui leur tournait la tête. Quelques surveillants débordés encadraient, de leur côté, les élèves du collège Jeanne d'Arc, aussi mal fagotés que nous, mais beaucoup plus chahuteurs,malgré l'autorité débonnaire de leur supérieur, l'Abbé Jean Coulomme.

Jean Coulomme, comme ne pas évoquer le souvenir lumineux de cet homme?

Sa modestie dut-elle en souffrir, ce prêtre a marqué de nombreux enfants qui l'ont rencontré et beaucoup, devenus pères et grands pères, évoquent encore son souvenir avec émotion. Car Jean Coulomme avait ce talent rare d'une autorité naturelle sans dureté ni brutalité et une bonté tout aussi simple, bien éloignée des mièvreries sulpiciennes qu'on prenait parfois pour de la douceur.

Venu de son Béarn natal, il avait fait son grand séminaire à Constantine et s'était fait chrétien d'Algérie parmi les chrétiens d'Algérie, partageant leur esprit, leur soucis, leurs souffrances et leurs joies. Il était l'un des nôtres et le resta dans une fidélité sans faiblesse quand d'autres prêtres s'empressèrent de revendiquer leur différence

au moment où il devenait suspect d'appartenir à un diocèse d'Algérie...

Il nous enseigna le latin et le français dans les premières classes et assurait dans le même temps le ministère paroissial du village de Rouffach. Les bases grammaticales de ces premières années furent déterminantes pour la poursuites de nos humanités et nous apprîmes en un an de sixième, plus de mots latins que n'en connaît aujourd'hui un bachelier.

La foule des constantinois envahissait les cours et les couloirs, dans un mélange poussiéreux et bruyant de ces musiques profanes qui déversaient les airs à la modes dans des hauts parleurs en forme d'entonnoirs.

Dans la cour du petit séminaire, le lapinodrome lâchait périodiquement des lapins qui couraient se réfugier dans des petites maisons numérotés, sous les cris des joueurs.

Au stand de tir, entre le « jeu de massacre » et « la pêche à la ligne », les abbés Niglio et de Sulauze rivalisaient d'adresse et donnait la preuve de l'efficacité de leur service militaire. Dans l'étude transformée en théâtre de guignol, l'abbé Crispi animait des marionnettes qui faisaient hurler de joie ou de peur des enfants insatiables.

Le réfectoire du grand séminaire se muait en pâtisserie et regorgeait de gâteaux alors qu'en face, sous la tonnelle, des tréteaux servaient de comptoir à une buvette à laquelle on n'accédait qu'en jouant des coudes. Parfois, les fumées des grillades de merguez et brochettes se mêlaient à la poussière ambiante. Vu de la galerie couverte de vigne vierge le long de la chapelle, le spectacle évoquait atmosphère d'un souk bariolé et bruyant de la vieille ville à la fin du Ramadan ou les jours de l'Aïd el Seghir.

Un jeu excitait particulièrement nos imaginations d'adolescents... Il se vendait des étoiles ou des coeurs numérotés , bleus pour les garçons; roses pour les filles. Une chasse s'ouvrait alors. Garçons et filles arboraient leur numéro sur la poitrine et parcouraient les stand pour tenter de découvrir l'âme soeur. Comme le jeu était ouvert à tous sans limites d'âge, les couples du hasard étaient souvent insolites et la chasse se terminait parfois dans une profonde désillusion. Quoique... je sais certaines rencontres d'étoiles qui vécurent plus que l'espace d'une kermesse et des grands parents vieillissant évoquent encore avec émotion ce jour un peu chaud de mai où dans une kermesse du Séminaire de Constantine...

Chaque année, un attraction surprise était organisée pour piéger les plus crédules.

On vit apparaître, d'année en année, un « corridor de la tentation » qui n'était qu'un corridor à traverser pour attraper ceux qui ne savaient résister à leur curiosité; la « Cage de l'Homme chauve souris » pour découvrir, sortant d'une cage un chauve qui souriait ou un musée imaginaire où l'on présentait une carapace de tortue sur laquelle Christophe Colomb descendit le Rhummel et deux crânes, l'un de Louis XI à vingt ans et l'autre du même à 65 ans... Enfantin ? Sans doute mais ça marchait toujours...

Le dimanche soir, les cours et les escaliers étaient jonchés de papiers, de serpentins et de confettis et les projecteurs éclairaient un champ de bataille qui nous aurait rendus nostalgiques si la kermesse du séminaire n'avait été la première d'une série qui nous conduirait, de dimanche en dimanche, de la Doctrine Chrétienne, à la Paroisse Jeanne d'Arc; De l'orphelinat Alsace Lorraine à la paroisse du Sacré Coeur; de la paroisse de Sidi Mabrouk à la vente de charité des soeurs de Notre Dame des Apôtres...Seul étranger à cette euphorie générale, notre directeur vivait ces deux jours dans l'exaspération et son caractère s'assombrissait davantage. Il endurait le martyre de voir le saint ordre bouleversé avec la bénédiction du Père Supérieur.

Dans les années 50, un triduum en l'honneur de Catherine Labouré nous avait donné l'occasion de multiples sorties à la Cathédrale et bouleversé l'emploi du temps. Tant d'entorses au règlement avaient aggravé ses aigreurs d'estomac. L'homélie du dernier jour commença par ces mots: «  Le triduum est terminé... tant mieux ! »

Nous étions sûrs qu'avec les dernières planches et les derniers tréteaux seraient rangées nos libertés jusqu'à l'année suivante mais nous avions bu jusqu'à la lie la joie sans mélange d'une évasion provisoire.

C'est ainsi que nous vivions les premiers mois de l'été constantinois, dans le bonheur de joies simples et de rencontres chaleureuses, dans l'attente du départ en grandes vacances et dans les perspectives fabuleuses de la colonie de vacances de Bessombourg, des baignades à Collo et de la redécouverte de la ferme paternelle, des promenades à dos de bourricot, de nos pieds nus qui s'encornaient sur la terre brûlante et de nos torses noircis de la poussière soulevée par les moissonneuses...mais ceci est une autre histoire.

 

Dans la monotonie de notre quotidien, nous retrouvions à 7.heures ½ le réfectoire au bas des escaliers. Levés depuis deux heures, nous allions enfin nous restaurer.*

Nous avons connu, pendant les premières années qui furent celles de l'après guerre, des déjeuners faits d'un brouet de semoule, de tomate et de bouillon. Assis devant nos tables, nous tendions au servant nos bols ébréchés qui épousaient parfaitement la louche. La faim et la résignation nous faisaient avaler ce potage sans appétit pendant que du haut d'une estrade, un de nos condisciples nous faisait la lecture recto tono. Nos professeurs installés dans le même réfectoire prenaient , sous nos yeux, un petit déjeuner plus catholique fait de pain frais, de café au lait, de beurre et de confiture... La proximité de ce régime si différent nous induisait en tentation trois fois par jour.

Une période d'examen de fin de trimestre fut l'occasion d'une petite émeute. Paul Georges leva l'étendard. L'Econome Pierre Fauc se rangea à nos arguments. Nous venions de manger notre dernière soupe du matin.

Nous améliorions parfois nos menus en puisant dans nos tiroirs, les provisions envoyées par nos parents. Un précédent directeur auquel j'avais échappé, plus sensible au partage des colis que recevaient les élèves qu'à celui de son petit déjeuner procédait à une répartition autoritaire et systématique de tous ce que les élèves recevaient.

Entre le petit déjeuner et les classes du matin, nous disposions de quelques minutes pour libérer nos muscles contenus, depuis la veille. Sur une barre fixe , installée entre deux cyprès, nous nous exercions à des « tractions » ou des « rétablissements » pendant que d'autres jouaient à la pelote basque contre le mur du préau.

 

 

HUIT HEURES

 

 

La première partie de la matinée était consacrée à deux heures de cours.

Les classes de sixième, cinquième et quatrième étaient situées à l'étage, derrière la chapelle. Nous y accédions par les escaliers de la colline. Les fenêtres de la sixième ouvraient sur la cour de récréation; celles de cinquième et de quatrième sur les jardins qui s'étageaient en espaliers comme des restanques couronnées par d'immenses pins. Les jardins étaient le domaine des « jardiniers » , fils de colons pour la plupart, au nombre desquels Roger de Sulauze qu'on surnommait « Choba », nom latin de Ziama Mansouria, sa ferme natale, se privait de promenades pour se consacrer à ses cultures maraîchères. C'était aussi sur la colline que se trouvaient le poulailler et la porcherie où finissaient les reliefs de nos repas. *

L'ambiance des heures de cours dépendait de l'humeur de nos professeurs.

Les cours de grec se déroulaient dans une atmosphère intense et studieuse. L'abbé René Charlier, notre professeur de latin-grec nous imposait une discipline rigoureuse mais juste . Sa connaissance des langues mortes, sa culture et sa mémoire nous imposaient un respect sans faille. Formé à l'Université Catholique de Louvain, ce prêtre belge s'était pris de passion pour notre pays et pour son histoire et s'était forgé une réputation d'archéologue qui dépassait les limites du département. Il nous inspirait une crainte salutaire et ses interrogations nous plongeaient dans un abîme d'angoisse... mais sa pédagogie nous donna goût au latin. En troisième , nous traduisions le «  De bello jugurthino » de Salluste. Les événement rapportés par l'historien romain se déroulaient sur notre terre et la traduction exhumait des noms de villes ou de régions qui nous étaient familières. Les subjonctifs et les ablatifs absolus prenaient la couleur des ruines de Thimgade ou de Djémila, la familiarité des monuments romains disséminés dans nos campagnes. Ce belge rude et enjoué nous révélait un patrimoine superbe et méconnu. A chaque cours de latin, la guerre entre numides et romains devenait actuelle et vivante . Chaque épisode nous donnait l'occasion d'évoquer des lieux familiers : Thagaste- Souk Ahras; Calama- Guelma; Hippone- Bône; Cirta- Constantine... ou plutôt Cirta Nova – Constantine. Contrairement à la version officielle des historiens, trois archéologues constantinois: André Berthier Conservateur du Musée; Monsieur Joly, sous-préfet et l'abbé Charlier avaient découvert et prouvé que la Cirta dont parle Salluste n'était pas située à Constantine mais, au Kef, en Tunisie à quelques 300 kilomètres de là. La relecture des textes, cartes en mains, leur avait révélé les invraisemblances des interprétations historiques traditionnelles et ils s'attachaient à faire reconnaître une nouvelle géographie archéologique plus conforme au texte de Salluste. La correction de chaque version donnait lieu à des explications passionnées et à des justifications argumentées de la pertinence de ses hypothèses. Il y mêlait toujours un humour malicieux: «  Trois jours de marche pour aller de Carthage à Cirta... mais il leur aurait fallu des motocyclettes si Cirta avait été Constantine... » Gagnés par son enthousiasme, nous nous appliquions à découvrir ce qui, dans nos traductions, pouvait conforter ses hypothèses. Mais, par dessus tout, les vestiges romains de nos promenades et de nos campagnes devenaient vivants, expressifs, mystérieux. Notre Algérie portait son histoire à fleur de terre. Les vestiges de son passé traduisaient sur chaque colline, dans chaque paysage, un héritage ignoré dont nous découvrions l'importance. Dans les cours de fermes, il nous arrivait de découvrir des pierres gravées ou sculptées ou des fûts de colonnes à feuilles d'acanthe.

Monsieur Charlier était notre mentor, à l'occasion de nos visites sur des sites archéologiques: Le Musée Mercier de Constantine, Thimgad, Djémila, Le Médracen...Quand il nous parlait, le forum résonnait des cris des marchands et des « disputes » des philosophes, la attelages creusaient des ornières sur les voies dallées, les amphithéâtre résonnaient des déclamations des acteurs jouant des pièces de Plaute et les cris des martyrs continuaient à proclamer leur foi en Dieu, dans des villes qui s'étaient tues depuis des siècles.

Pour la fête des saints Jacques et Marien, saints numides de Cirta, c'est Monsieur Charlier qui célébrait la messe au pied du rocher sur lequel une inscription était gravée dabs la pierre pour perpétuer le souvenir de ces martyrs.

Dans ces années 50, un cimetière punique fut découvert dans les jardins de l'Hôtel Transatlantique. Des centaines de stèles furent exhumées, toutes gravées de signes mystérieux. Monsieur Charlier avait l'ardent désir de percer les mystères de ces inscriptions. Il passait ses nuits à les interroger, usant des boites de craie à reconstituer leurs formes. Son bureau étaient pavé de stèles, dans un désordre aggravait un épais nuage de tabac. Nous assurions le transport de ces pierres entre son bureau et le garage situé au fond d'une impasse et chaque visite lui donnait l'occasion de nous prendre à témoins de ses découvertes, nous témoignant autant d'estime qu'à ses confrères archéologues...

Les cours de Monsieur Charlier n'étaient jamais ordinaires. Il stimulait toujours nos intelligences paresseuses par des explications claires ou des anecdotes amusantes.

Quand il nous prenait en flagrant délit de distraction ou de dissipation, il nous lançait, cinglant : « Eh ! Jeune homme ( il disait : « jane hamme » ), mais vous ne voyez pas que vous jouez votre avenir... » mais les jeunes gens en question ne se souciaient pas de ces prévisions pessimistes. L'avenir qui nous attendait était bien inimaginable et même Monsieur Charlier ne pouvait penser que c'est de si loin d'Algérie que je raconterai un jour son histoire !

Monsieur Charlier avait un ami, prêtre et belge comme lui, l'abbé Malchair, professeur au collège Jeanne d'Arc. Les retrouvailles des deux amis étaient copieusement arrosées de bière et d'un accent brabançon retrouvé.

Nommé chanoine titulaire de la cathédrale de Constantine et fait chevalier de la Légion d'Honneur à titre étranger pour ses brillants travaux, l'abbé Charlier qui avait épousé la cause des français d'Algérie épousa aussi leur exil . Il finit ses jours à Vichy, loin de cette Algérie qu'il avait si bien servie et tant aimée.

                                     

 

DIX HEURES

 

 

Une récréation d'un quart d'heure séparait les cours du matin de l'étude qui suivait. Les jeux de cette courte pause variaient suivant l'humeur de chacun. La barre fixe attirait les mêmes gymnastes. Une corde mal tendue servait de barre pour nos sauts en hauteur et nos chutes dans un bac à sable damé se révélaient parfois douloureuses. Le plus paresseux prenaient le soleil, assis sur le trottoir du préau et discutaient de sujets graves comme les avantages comparés de la 4 CV Renault et de la 2 CV Citroën. Le plus souvent étaient évoquées les sorties aux « Jeunesses Musicales de France » ou les projets des prochaines vacances dont les perspectives alimentaient nos imaginations débridées.

C'était aussi le moment choisi par les « lingers » pour recueillir les « billets » et se rendre à la lingerie. Tous nos voeux, nos besoins, nos demandes de rendez-vous devaient se manifester par le truchement de « billets ». Il y avait les billets de lingerie destinés à nous réapprovisionner en vêtements, les « billets » de la procure pour acheter livres et papeterie, les « billets » de sortie pour manifester notre intention de nous rendre en ville pour des achats ou pour des visites, les « billets » hebdomadaire de confession qui devaient mentionner le nom du confesseur, les « billets » de rendez-vous pour rencontrer un professeur... Tous commençait immuablement par le formule : «  Je désire: Une paire de chaussettes” Je désire  me confesser à Monsieur Lefrançois”; aller déjeuner chez ma cousine; faire ressemeler mes souliers; sortir en ville mercredi après midi pour la Préparation Militaire... » Certains de ces billets nous étaient rendus, revêtus de l'accord ou du refus du directeur.

Les « lingers » recueillaient les billets et se rendaient à la lingerie pour ramener les vêtements demander qu'ils déposaient sur les lits. Cette fonction que j'ai partagée avec Buttigiège fils d'un épicier de Sidi Mabrouk et Mazzoni dont le père était douanier à Lacroix, sur la frontière algéro-tunisienne nous offrait de menus avantages. Nous disposions d'une autorisation permanente de circuler hors de l'enclos du petit séminaire et cette liberté toute relative nous donnait l'illusion d'un privilège.
Le vendredi, nous procédions à la distribution des paquets de linge, enveloppés dans une serviette de toilette. Nos vêtements étaient marqués d'un numéro qui nous identifiait. Paul, mon cousin avait le n° 22; Pierre Pagani, le n° 23; moi, le n°9... Les religieuses déposaient les paquets de linge dans de grands paniers en osier dans lesquels nous déposions le samedi soir, nos paquets de linge sale. Nous changions de linge de corps le samedi soir après la douche et les effluves de nos transpirations témoignaient de l'opportunité et de l'urgence de confier nos sous vêtements à la buanderie du couvent du Bon Pasteur. Situé dans les pins, sur la route de Sidi Mabrouk, ce couvent recueillait des jeunes filles dont on ne savait pas très bien si elles étaient orpheline, futures moniales ou âmes égarées en voie de redressement.

C'est à 10 heures aussi que Monsieur Giraud ouvrait « la procure ». Par désoeuvrement ou par curiosité, tous les petits se précipitaient dans une joyeuse bousculade . La boutique était une espèce de caverne d'AliBaba. Sur les étagères du mur d'en face s'alignaient des livres, des cahiers, des dictionnaires, de fournitures de bureau...

Nos besoins étaient modestes et nos moyens davantage encore. Un cahier, un crayon, une grammaire latine d'occasion, nous trouvions toujours une raison de nous agglutiner au comptoir. Monsieur Giraud qui avait le sens du commerce, nous faisait des prix sur les livres fatigués et largement amortis. Perché sur un escabeau, une éternelle cigarette aux lèvres, la cendre abondamment répandue sur sa soutane, il abandonnait un vieux Gaffiot ou un lot de « classiques Hachette »pour une somme dérisoire. C'est ainsi que nos casiers se gonflaient d'ouvrages sacrés pour reprendre une expression favorite de l'Abbé Paulmaz, notre professeur de rhétorique « Sacrés, ils sont car personne n'y touche... » . Le plus assidu aux emplette de dix heures était André Xicluna qui ne mettait aucun frein à sa fringale de dépenses. Ses ressources d'enfant unique l'autorisaient à tous les excès. Il ne s'en privait pas mais, généreux, il en faisait profiter les autres?

A côté de ce commerce légal, s'était développé un troc organisé. La marchandise subissait un cours qui variait avec la mode. Les engouements suivaient les saisons.

Nos coups de coeur étaient soudains et éphémères. Les billes, les toupies, les balles de tennis pouvaient se dévaluer du jour au lendemain. Nous entamions aussi des collections toujours inachevées... Je possédais une collection de timbres, enrichie régulièrement des timbres de Malte que ma mère conservait de ses correspondances avec ses amis de l'île. Un jour, une loupe grossissante qui appartenait à Elie Echinger et qui avait le pouvoir d'embraser des brindilles au soleil de nos récréations me fit perdre la tête. J'abandonnais ma collection de timbre quelques autres trésors pour cette loupe qui perdit de sa magie sitôt que je la possédai!

Les constantinois nous procuraient des objets introuvables par intermédiaire de leurs parents qui leur rendaient visite au parloir du dimanche après midi. Buttigiège était le fils d'un épicier de Sidi Mabrouk. Il était borgne mais son sens précoce des affaire compensait son oeil de verre. Il ramenait de chez lui ou se faisait livrer des objets aussi hétéroclites qu'inutiles qu'il nous revendait en prélevant de solides bénéfices... Les épingles de nourrice, fil à coudre, réglisses et chapelets devaient bien manquer à l'inventaire mais notre conscience ne fut jamais troublée de leur origine suspecte.

Les deux heures qui suivaient étaient consacrées à la rédaction d'un devoir que nous devions rendre à midi.

Les plus consciencieux se plongeaient d'emblée dans les livres, tentant d'arracher à un latin hermétique la pensée d'un auteur qui s'était évertué à écrire des phrases compliquées pour développer des idées confuses. Contrairement aux conseils abondamment prodigués, nous préférions «  aller à la pêche » ou deviner un texte par une traduction au mot à mot. La construction grammaticale de nos phrases nous apparaissait comme un détour inutile propre à compliquer nos recherches.

Cette méthode empirique recèlait quelques avantages. Le Gaffiot pour le latin ou le Bailly pour le grac illustraient leurs traductions par d'abondantes citations tirées des auteurs que nous avions à traduire. Il nous arrivait de cueillir la traduction d'une phrase entière généreusement offerte en prime pour un mot recherché.

Comme nous n'étions pas franchemet égoïstes, nous passions le filon à un cercle d'intimes qui ne manquaient pas de nous renvoyer ascenseur. Pour ne pas donner l'éveil nous tentions de masquer notre découverte par des modifications hasardeuses du texte.

Certains, sûrs de leurs facilités et indifférents à leurs obligations passaient la première heure en activités ludiques ou dans la lecture masquée de la « Dépêche de Constantine ». Les horlogers manipulaient dans leur pupitre des réveils en réparation. Les artistes gâchaient quelques pages blanches avant de s'occuper des équations du deuxième degré. Quelques poètes et quelques amoureux griffonnaient des vers et s'évadaient vers des Parnasses lointains.

Les besogneux s'appliquaient avec conscience sans perdre de temps et remplissaient les deux heures d'études d'une attention soutenue.

Pendant la première heure d'étude, le surveillant n'était guère distrait de l'étude de son bréviaire que par le doigt levé de quelques incontinents dont la vessie servait parfois de prétexte à une promenade dans la cour.

A partir de 11 heures, l'étude s'échauffait . Ceux qui avaient terminé leur devoir s'étiraient dans des bâillements de soulagement. Les retardataires se précipitaient, affolés pour rattraper le temps perdu.

S'instaurait alors un libre échange entre les rangs et entre les bancs. L'étude commençait à frémir. Les messages étaient transmis sur de minuscules bouts de papier, plusieurs fois pliés qui parvenaient à leurs destinataires par voie aérienne ou de main à main. Le surveillant alerté quittait son pupitre pour rejoindre le théâtre des opérations. Une houle de mouvements divers accompagnait son passage. L'abbé se déplaçait parfois à reculons ou virevoltait subitement pour surprendre les dissipés. Trop habitués à ce stratagème, nous anticipions ses ruses.

Les moins futés se faisaient prendre. Les contrevenants devaient alors payer des amendes plus ou moins lourdes selon l'abbé verbalisateur.

Aussi nous préférions projeter nos messages en nous servant d'une règle comme catapulte. La méthode était plus aléatoire mais moins risquée.

 

Lorsque le surveillant manifestait trop de mansuétude, nous nous déchaînions. Nous lancions alors de petits bonshommes au plafond. Nos pantins grossièrement découpés suivaient la trajectoire d'une boule de papier mastiquée plusieurs minutes avant le lancement. Lorsque la boule était assez collante elle se fixait au plafond et le bonhomme se balançait éperdument. Quand le dosage de papier et de salive était défectueux, la boule retombait sur un bureau , choisissant de préférence la copie d'un devoir achevé.

Notre imagination souvent indigente pour les compositions françaises ne connaissait plus de limite lorsqu'elle était stimulée par l'exquise tentation des jeux interdits.

Les premiers jours de juin, de grosses mouches venaient traîner leurs panses sur nos pupitres. Elles n'en repartaient pas toujours. Celles qui tombaient entre nos mains se voyaient enfiler dans le derrière, une écharde de papier imbibée d'encre. La mouche libérée et alourdie s'envolait et faisait des escales sur les pupitres. Insensibles à la hiérarchie, certaines atterrissaient sur le bureau du surveillant.

La rumeur allait crescendo; les menaces du surveillant se faisaient plus précises.

A midi moins cinq sonnait le premier coup de cloche libérateur.

 


Rédigé par Guy Bezzina

Publié dans #Le Petit Séminaire de Constantine

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