PLAISIRS SIMPLES ET JEUX INTERDITS...

Publié le 21 Janvier 2010

 

Plaisirs simples et jeux interdits...

 

 

A Guelma, c’est après l’école, entre le café au lait de 4 heures et les devoirs du soir, que les écoliers  prenaient de vraies récréations. Les rues, les places, les jardins publics, les allées de l’église  se transformaient en aires de jeux,. Aussi bien en été qu’en hiver, ( mais y avait-il des hivers à Guelma ?) les enfants couraient en bandes organisées et rivales qui se faisaient la guerre à coups de cailloux.  Certains s’aventuraient même dans le cimetière pour des jeux interdits .

Notre maison était placée  entre deux rues : la rue Saint Louis qui partait de la place Saint Augustin pour monter à la Sous préfecture et au Bab el Souk, et la petite rue des Lauriers  dont l’étroitesse constituait un outrage  permanent au secret des vies privées.

C’est dans cette ruelle que vivaient de vieilles familles dont certains noms seulement ont survécu à la déliquescence  de ma mémoire : La famille de Toto Zuretti et en face, le restaurant de Luluce Missud ; La famille Aldebert, Mademoiselle Jayot, directrice de l’école maternelle et sa vieille maman, Zorah et son fils Batista, le docteur Michel, la famille Saymann et tout en haut, la famille Politano.

Quelques appartements du rez-de-chaussée furent occupés par des locataires esseulées et éphémères qui manifestèrent à l’égard des  soldats anglais et américains des signes si évidents d’entente cordial que ma grand mère qui ne transigeait pas avec la morale nous demandait, chaque soir, d’aller fermer le portail de la rue des Lauriers. Nous étions trop naïfs pour donner un sens aux commérages qui accompagnaient les visites discrètes des soldats  dans l’ombre de leurs nuits blanches. Nous nous contentions d’apprécier en toute innocence les friandises dont nous étions gratifiés pour prix de nos négligences dans nos fonctions de concierges...

Aux heures crépusculaires ou vacancières, la « rue des Lauriers » devenait le domaine de toutes les culottes courtes du quartier. Elle descendait vers la Place Saint Augustin en pente douce, idéale pour l’évolution de nos carrioles à roulements qui, sauf incident de parcours, accéléraient progressivement  jusqu’à atteindre au bas de la rue une allure qui nous grisait de fierté et de peur.

Une carriole à roulement était généralement constituée d’une caisse à savon sur le fond de laquelle étaient clouées deux tiges de bois, l’une fixe, l’autre mobile , au bout desquelles étaient  fixés des roulements à billes récupérés auprès des garagistes. Les modèles étaient variés.  Dans les plus  simples,  la caisse était remplacée par une planche de bois. Dans les luxueuses, les roulements à billes avaient été remplacés par des roues de landaus. Les familiales possédaient plusieurs essieux et plusieurs places... Les carrioles à roulements circulaient dans toute le ville.  Certains petits arabes partaient du haut de la grande rue Sadi Carnot, à hauteur de la prison ou du tribunal et la dévalaient jusqu’au passage à niveau de la route de Bône, se faufilant entre les calèches et les automobiles dans des gymkhanas acrobatiques et périlleux. Des carrioles débridées  finissaient parfois  entre les pattes des chevaux de calèches. Les accidentés, loin de recevoir les secours d’un SAMU inexistant, devaient se protéger des coups de fouets des cochers furieux  .

Notre piste était  modeste et limitée à la petite rue des Lauriers... Qu’importait  le circuit pourvu qu’on eut l’ivresse ! Cette ivresse nous gagnait  dès le départ non tant en raison de la vitesse que des obstacles qui jonchaient notre chemin : le caniveau où croupissait l’eau noirâtre  des vaisselles et des vidanges domestiques ; les crottins de chevaux ou les crottes de chiens  entre lesquels nous naviguions à vue;  les ornières dont la plus belle s’ouvrait devant le garage du docteur Michel et que nous appelions avec malice et impertinence  « Le trou de Michel » ;  la fragilité de nos assemblages nous exposait à de fréquents incidents mécaniques : un roulement à billes qui s’échappait, un axe qui rompait ou un passager qui chutait et tout était à reconstruire avec des clous, des planches et un caillou en guise de marteau. Les culottes et les tabliers qui avaient déjà souffert des courses poursuites et des bagarres, étaient maculés de boue, de cambouis et de sang, stigmates de nos chutes et de nos travaux de mécaniciens.

 

Ces jeux de fins d’après midi ne constituaient qu’une facette des trésors d’une imagination qui se stérilisait quand venait l’heure de la rédaction. Nous ne connaissions ni les folies d’hallowine, ni les baby foot, ni les skat board mais les billes, les toupies, les cerceaux et les noyaux d’abricot nous fournissaient à bas prix des joies explosives...   Par une espèce d’engouement saisonnier, nos jeux suivaient une mode temporaire qui gagnait toute la population scolaire. Après les compétitions de toupies, venaient la saison des billes : billes de terre multicolores, billes grises en ciment ou billes agates en verre. Les règles confuses et variables étaient subordonnées à des rites quasi religieux et ponctuées d’incantations magiques et impératives : « Kimse ta main » «  Bon dégo - pas bon dégo » « Tout pour moi » dont la signification n’a pas survécu  aux aléas de ma vieille mémoire. La cour de récréation, le pourtour de l’église et le terrain vague devant l’école étaient creusés de petit trous où la bille devait tomber  pour donner le privilège de dégommer les billes ennemies... des golfs miniatures, somme toute, avec la même fureur de gagner mais sans club, sans green, sans casquette !

A la fin du printemps, avec l’arrivée des fruits rouges, Guelma était gagnée par la fièvre des abricots. Tout mangeur d’abricots avait son « poisson pilote » qui surveillait la chute du noyau pour l’enfouir immédiatement dans ses poches. Car le noyau d’abricot prenait alors une valeur marchande et ludique qui surpassait les billes et les toupies remisées au fond des caves et des garages. Sur les trottoirs et dans les cours intérieures, sur les places et dans les terrains vagues, des groupes d’enfants s’agglutinaient pour jouer aux noyaux d’abricots. Un ou plusieurs tas formés chacun de trois noyaux supportant un quatrième étaient alignés au fond d’un minuscule cours. Chacun à son tour, les joueurs tentaient de démolir ces tours en équilibre instable et s’emparaient des noyaux de chaque tas démoli. Les habiles et les tricheurs plumaient les honnêtes et les naïfs et traînaient derrière eux l’arrogance de leurs richesses dans des sacs de plusieurs kilos, aussi dérisoires qu’inutiles, mais qui consacraient leur réussite sociale ! Combien, parvenus à l’âge des consécrations

professionnelles traîneront encore derrière eux, de gros sacs de succès tout aussi dérisoires, avec la même conscience satisfaite !

Et puis venait l’été ! Les boulistes retrouvaient leurs boulodromes,

leurs buvettes et leurs marchands de brochettes. Les promeneurs reprenaient

leurs va-et-vient sur le cours Bonnet, les assoiffés s’attablaient aux cafés, les notables,

 à la terrasse du « Cercle de l’Union », les colons  rentraient des fermes couverts de transpiration,de poussière et de paille, les garçons troquaient leurs pantalons longs pour des shorts courts, les filles mettaient de jolies robes en vichy et les cigognes revenaient nicher

 sur le clocher de l’église. Les champs de la liberté s’ouvraient sur des oueds asséchés

 où les écoliers dénichaient de gros crabes au fond des trous humides . De grandes

 bandes d’anarchistes parcouraient la ville , pieds nus ou plutôt  « à pieds nus »,

 pour faire exploser les ampoules municipales ; les chasseurs en herbe confectionnaient des « taouates »[1] pour décimer les moineaux de la pépinière ; les fils de colons

suivaient les moissonneuses de leurs pères , parcouraient la campagne à dos de

bourricot ou cueillaient au bout de leurs roseaux, des figues de barbarie.

Quelques privilégiés montaient Durandbourg, village de la Mahouna, boire l’eau ferrugineuse et respirer l’air frais de la montagne . Après dîner, alors que leurs parents prenaient le frais sur les balcons ou sur le pas de leur porte, certains enfants, qui habitaient la rue Saint Louis[2], menaient des expéditions « en mer Rouge ». Une voisine daltonienne ne distinguait pas l’eau claire du vin rouge. Elle habitait une pièce

dont un imposte donnait sur la cour intérieure de la maison. Le soir venu, Juliette,

 Jean, Mado, Guy, et Paul  observaient ses divagations, de la galerie supérieure,  et lançaient par l’imposte ouvert des projectiles divers qui la faisaient sortir  pour proférer des menaces pâteuses et des injures incohérentes qui réveillaient les rares dormeurs du quartier !  Elle ignorait, la malheureuse, qu’elle offrait à ces enfants pervers, le plaisir coupable qu’ils tiraient de  son désespoir et de sa fureur et qu’ ils récidiveraient, aussi longtemps qu’elle leur donnerait le spectacle de sa colère ! Cette âge était sans pitié mais pas sans imagination!  Comment ne pas évoquer avec émotion et tendresse cette Juliette dont l’esprit pétillait de malice et qui partait toujours la première  pour  nos aventures les plus folles. Juliette vivait avec sa mère et sa grand mère dans un petit appartement auquel on accédait par un escalier en bois. La grand mère de Juliette l’appelait souvent pendant nos jeux. A sa grand mère qui lui criait :« Juliette, pour l’amour de Dieu ! »  Juliette, qui ne manquait ni  d’à propos ni d’impertinence, répondait imperturbablement...  « et de tous ses saints ! » et poursuivait ses jeux, sans sourciller.

Ceux qui ne montaient pas à la Mahouna s’offraient parfois les baignades de la Fontaine Chaude que par ironie sans doute, les arabes appelaient « hammam berda »[3] . On y allait en vélo, en calèche, en auto, en carriole. Les huit kilomètres qui paraîtraient aujourd’hui dérisoires, ressemblaient à une expédition. Le voyage commençait par la griserie d’une route en pente qui descendait vers la gare, traversait le passage à niveau, contournait la ferme Bellevue de Paul Bezzina, et la ferme Portelli pour mourir au bas du pont de la Seybouse. Après la vitesse facile et gratuite, nos jambes se réveillaient sous l’effort brutal et la côte de la longue route d’Héliopolis conjuguée à l’état de nos vieilles bicyclettes nous contraignait à des parcours sinueux sur une route au goudron sirupeux.. Les pneus semi-ballon crevaient plus souvent qu’à leur tour ; les chaînes cassaient ou déraillaient et la côte était souvent parcourue à pieds. Ferme Guiraud, Ferme .... , la route finissait par traverser Héliopolis où les villageois nous regardaient passer avec un mélange de compassion et d’ironie.  Le reste du chemin nous était plus facile car les jardins et la minoterie de Louis Lavie étaient ombragés. La baignade devenait très proche.

La Fontaine chaude était une piscine romaine circulaire avec une petit île en son milieu. L’eau remontait en bouillonnements tièdes d’un fond limpide et s’écoulait dans un ruisseau qui s’en allait alimenter les jardins limitrophes jusqu’à la Seybouse.  Des joncs  envahissaient  régulièrement la Fontaine chaude et aussi régulièrement, le maire d’Héliopolis les faisait arracher pour offrir aux baigneurs un espace propre et agréable.  Des lauriers roses  poussaient à proximité pour cacher nos nudités adolescentes et nous permettre de revenir à Guelma dans des caleçons secs....

Parmi toutes les évasions de guelmois, les voyages à Bône devaient sans doute constituer les plus féeriques.  Dans tout guelmois descendant à Bône, il y avait un provincial qui montait à Paris. On trouvait à Bône ce qui manquait à Guelma et davantage encore, car à Bône, le guelmois éprouvait le sentiment de liberté qui ouvrait les portes d’un univers aux mille tentations.  Bône, fantastique objet de nos divertissements ! une plongée dans le luxe, l’exotisme : Bône, ville tentation pour ses magasins, ville loisirs pour ses plages, ville mode pour ses modistes et ses couturières, ville médicale  pour ses chirurgiens ou ses oculistes, ville  refuge des idylles trop fragiles qui redoutaient  la grippe des mauvaises réputations et le virus des médisances

Les guelmois qui n’étaient pourtant pas méchants , avaient ,pour le commérage, un talent qu’ils cultivaient jusqu'à la calomnie. Ils portaient sur la vertu des filles des jugements souvent hâtifs et téméraires. et traitaient facilement de « bonnes pièces » celles dont le coeur s’enflammait  trop vite... Aussi le voyage à Bône ressemblait-il parfois à un embarquement pour Cythère, loin des regards moqueurs et des réflexions assassines !

Pour parcourir les 64 kilomètres qui conduisaient à Bône, on prenait le car de l’«  Algérienne » .Les cars de Monsieur Lacroix stationnaient dans la rue Sadi Carnot entre la vieille poste et la quincaillerie de Monsieur Jules Zuretti. Le car de Bône  partait à six heures du matin pour arriver vers huit heures. Il fallait bien deux heures  pour  les arrêts aux villages d’Héliopolis et de Galaa-bou-sba, pour monter  et redescendre le Fedjouz, pour s’arrêter encore à Nechmeya, Penthièvre, Duzerville... Il fallait  bien du temps pour faire monter ou descendre les voyageurs,  pour charger ou décharger de l’impériale, les valises, les cages de poules ou de lapins, les malles, les pneus, les sacs postaux ; il fallait bien du temps pour traverser les villages encombrés les jours de marché et sur la route, par les troupeaux de moutons ou de chèvres... Il fallait du temps, et, en ce temps là, tout le monde avait du temps ! Les cars de l’Algérienne n’étaient pas climatisés et ne privaient pas les voyageurs, des parfums de suif qui s’exhalaient des paquets et des torchons noués aux quatre coins, des fumées de tabac, des transpirations exacerbées par une abstinence obstinée  de toute pratique balnéaire...  Les vitres baissées, laissaient filer un air chaud qui renvoyait à l’arrière les vapeurs de l’avant et l’insistance des voyageurs à rechercher les premières places n’était pas uniquement motivée par des soucis de perspective des paysages environnants !

A Bône, les guelmois faisaient halte au Grand café de la Paix tenu par Monsieur Zuretti, guelmois d’origine. Ils allaient aux Galeries de France, sur le cours Bertagna, et empruntaient l’ascenseur, inconnu chez eux, pour monter aux étages. Ils se rendaient dans un café près du marché manger des caldi [1] [4]brûlants qu’un marchand maltais tirait d’un petit four en tôle noire.  Seul Proust aurait pu écrire sur le caldi des choses inoubliables. Si vous ignorez le goût d’un caldi, vous ne le saurez jamais : Un caldi ne s’explique pas. Il suffit d’en goûter un pour ne plus oublier son incomparable saveur. Ils allaient à la place St Cloud se baigner et manger des « oublis » qu’un marchand ambulant transportait en faisant claquer une crécelle.

Ils allaient au « Lever de l’Aurore », manger un mérou ou une bouillabaisse, pendant que les enfants faisaient des châteaux de sable sur la plage . Ils allaient chercher les pensionnaires du lycée Saint Augustin ou du Lycée de jeunes filles, derrière la cathédrale, et les gavaient de friandises et de gâteaux comme pour adoucir les rigueurs toutes relatives de l’internat. Et, vers 16 heures, ils retournaient vers le car de l’Algérienne, les bras remplis de paquets, les jambes lourdes et la tête, remplie d’histoires à raconter à ceux

qui étaient restés à Guelma.

Et c’est avec ces joies simples et ces divertissements à portée de leur coeur, de leur imagination et de bourse que les guelmois savaient cultiver l’art du bonheur. Ils n’avaient pas de villa sur la Côte d’Azur, pas de château en Pays de Loire, pas de vigne dans le Médoc, pas de bateau en Bretagne, pas de chalet dans les Alpes ou les Pyrénées, pas de résidence secondaire,  pas d’appartement sur les Champs Elysées mais possédaient par dessus tout le talent de goûter aux plaisirs quotidiens et la sagesse de tourner l’adversité en dérision !



[1] Tire-boulettes

[2] Les délits risquant de ne pas être encore prescrits, nous ne donnerons ici que les prénoms... les délinquants se reconnaîtront !

[3] Bain froid

 

 

 

Rédigé par Guy Bezzina

Publié dans #La vie à Guelma

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