Lettre à mes amis, français de France.

Publié le 28 Janvier 2010

 

Lettre à mes amis, français de France,

 

A quelques encablures de mes 70 ans, à un âge où les souvenirs se déclinent plus aisément que les projets et après avoir épuisé mes capacités de silence, je ressens le besoin d’éclairer un malentendu.

En trente cinq ans de vie professionnelle, j’ai travaillé avec vous, milité avec vous, partagé quelques succès et quelques épreuves, communié aux mêmes valeurs, au même humanisme. J’ai bu à la coupe de ce bonheur de vivre en France, de s’étonner de ses richesses, de se pénétrer des mêmes émotions au point que j’avais fini par oublier que j’étais né sur une autre rive, de parents venus d’ailleurs et de grands parents à l’accent impossible d’une île de la Méditerranée.

Je m’étais cru français comme vous et j’avais cru achevé ce travail de deuil commun à tous les exilés du monde.

Et puis, depuis quelques mois,  des maisons d’éditions ont fait pleuvoir témoignages et réflexions sur la guerre d’Algérie. Les chaînes de télévision et les radios ont commenté les ouvrages et refait l’Histoire de 134 ans de présence française en Algérie.  Avec une étonnante convergence de vues la plupart ont révélé, sur cette période, une vision singulièrement sinistre.

J’ai revu l’Histoire de ma patrie, l’Algérie Française, travestie ou défigurée en quelques propositions caricaturales :

« La présence de la France en Algérie fut de tout temps illégitime. »

« Les français d’Algérie ont exploité les arabes et ont volé leurs terres. »

« Les soldats français ont torturé des patriotes qui libéraient leur pays. »

« Certains français ont eu raison d’aider les fellaghas à combattre l’armée française et peuvent s’enorgueillir aujourd’hui d’avoir contribuer à la libération de l’Algérie... »

Alors, j’ai compris que personne ne pouvait comprendre un pays et un peuple s’il n’avait d’abord appris à l’aimer... et vous n’avez jamais aimé « notre » Algérie !

Alors, j’ai compris pourquoi vous changiez de conversation quand je affirmais mon origine « pied noir » ; 

J’ai compris que l’exode arménien ou l’exode juif vous avaient touchés mais que notre exil vous avez laissés indifférents.

J’ai compris pourquoi les rebelles qui se battaient pour libérer la France envahie étaient des héros, mais pourquoi des officiers  qui refusaient d’abandonner ce morceau de France et les arabes entraînés à nos côtés, étaient traités de putschistes.

J’ai compris pourquoi des mots comme « colon » avaient été vidés de leur noblesse et pourquoi, dans votre esprit et dans votre langage, la colonisation avait laissé la place au colonialisme.

Même des français de France comme vous, tués au combat, n’ont pas droit, dans la mémoire collective, à la même évocation que les poilus ou les résistants, parce qu’ils furent engagés dans une « sale guerre » !

Sans doute, même si leur sacrifice fut aussi noble et digne de mémoire, est-il plus facile  de célébrer des héros vainqueurs que des soldats, morts pour rien.

Dans un manichéisme grotesque, tout ce qui avait contribué à défendre la France était héroïque ; Tout ce qui avait contribué à conserver et à défendre notre pays pour  continuer à y vivre, était criminel... Vérité en déca de la Méditerranée ; erreur, au delà !

Vous, si prolixes pour dénoncer les tortures et les exactions de l’armée française au cours des dix dernières années devenez amnésiques sur les massacres et les tortures par les fellaghas de nos compatriotes européens ou musulmans. Vous ne trouvez rien à dire sur l’oeuvre française en Algérie pendant 130 ans . Pas un livre, pas une émission de télévision ou de radio, rien ! Les fixions mêmes s’affligent des mêmes clichés de français arrogants et de musulmans opprimés !

Ce qui est singulier dans le débat sur l’Algérie et sur la guerre qui a marqué la fin de sa période française, c’est que ceux qui en parlent, en parle  en étrangers comme d’une terre étrangère. Disséquer le cadavre de l’Algérie leur est un exercice clinique que journalistes, commentateurs et professeurs d’université réalisent avec la froide indifférence de l’étranger . Personne ne pense qu’un million de femmes et d’hommes n’ont connu et aimé que cette terre où ils sont nés. Personne n’ose rappeler qu’ils ont été arrachés à leur véritable patrie et déportés en exil sur une terre souvent inconnue et souvent hostile... Quand certains intellectuels français se prévalent d’avoir aidé le F.L.N , personne ne les accuse d’avoir armé les bras des égorgeurs de français...

Cette terre vous brûle la mémoire et le coeur... ou plutôt la mauvaise conscience d’avoir bradé dans la débâcle et le gâchis l’oeuvre de plusieurs générations de français vous rend injustes, amnésiques, sélectifs dans vos évocations ou pire falsificateurs !

Je n’ai pas choisi de naître français sur une terre que mes maîtres français m’ont appris à aimer comme un morceau de la France. Mais, même si « mon Algérie » n’est plus, il est trop tard, aujourd’hui pour que cette terre me devienne étrangère et ne soit plus la terre de mes parents, ma patrie.

J’attends de vous, amis français, que vous respectiez mon histoire même si vous refusez qu’elle soit aussi votre histoire. Je n’attends de vous aucune complaisance mais le respect d’une histoire dans la lumière de son époque et de ses valeurs, dans la vérité de ses réalisations matérielles, spirituelles, intellectuelles et humaines, dans la subtilité de ses relations sociales, dans la richesse et la diversité de son oeuvre et de ses cultures. J’attends que vous respectiez la mémoire de tous ceux que j’ai laissés là-bas et dont la vie fut faite de travail, d’abnégation et parfois d’héroïsme.  J’attends que vous traitiez avec une égale dignité et une égale exigence d’objectivité et de rigueur, un égal souci de vérité et de justice, l’histoire de la France d’en déca et d’au delà de la Méditerranée.

Alors, il me sera peut-être permis de mourir dans ce coin de France en m’y sentant aussi chez moi... Enfin !

 

Guy Bezzina

Directeur d’Hôpital honoraire

 

 

 

Rédigé par Guy Bezzina

Publié dans #Une mémoire et une histoire

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B
Monsieur, <br /> A quelques heures des déclarations ignorantes, insultantes et inconscientes de Mr. Macron, votre texte trouve un écho dans mon cœur de fils de pied-noir, n'ayant jamais vécu en Algérie, mais ayant écouté les récits de mon père, qui y avait laissé une grande part de son cœur. 5 générations en Algérie du côté de mon père + 3 pour son ascendance maternelle, cela marque l'histoire d'une famille dont vous avez peut-être connu l'un des membres. Merci de témoigner avec des faits de cette période, pour que mes enfants aient accès à une histoire que l'on veut leur cacher.
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G
Roger de Sulauze était mon ami.... Nous l'appelions familièrement " Choba", le nom romain de Ziama Mansouria, village de Petite Kabylie où habitaient vos grands parents, oncles et tantes.<br /> <br /> Bien amicalement<br /> <br /> <br /> G.B<br /> la-mahouna@wanadoo.fr