Les Pathos

Publié le 28 Janvier 2010

LES PATHOS

 

 

C’est Madame de Sévigné qui, je crois, a écrit quelque lettre sur le charme infini de la fenaison. Je laisse à Madame de Sévigné la responsabilité de ses engouements car, à Guelma, les fenaison se limitaient au ramassage de l’herbe que nous coupions au printemps  du côté de la pépinière ou de la ferme école pour nourrir les voraces lapins que mon frère Jean élevait sur la terrasse de la maison..

Tout ce que nous savions de la fenaison venait des gravures de nos livres de lecture conçus et imprimés en France. Des dames drapées de robes amples comme des gandouras tenaient un grand râteau alors que des enfants angéliques portaient des brassées d’herbe qui auraient bien fait l’affaire de nos lapins insatiables.

Ces évocations avaient toujours un côté irréel. La France, c’était le Pérou, un pays de paradis, un monde où, hormis la politique tout était beau, bon et savoureux. L’été lorsque Jeannette et Louis Abéla descendaient de la Mahouna[1], ils affirmaient qu’il faisait, là-haut, «  un vrai climat de France » et lorsque Norbert Maléa voyait passer ma mère devant la boucherie, il l’interpellait: »Madame Bezzina, je viens de recevoir du veau de France, c’est du beurre! ».

Notre opinion sur les « français de France » était plus nuancée. Oh!, ces instituteurs, ces gendarmes, ces juges et ces autres fonctionnaires entretenaient en général les meilleures relations avec les « européens »[2]mais nous ne supportions pas les complexes de supériorité qu’ils tiraient de leur origine métropolitaine et des fonctions d’autorité qu’ils exerçaient chez nous.

Certains ne restaient que peu de temps mais assez cependant pour pleurer sur tout ce qui les entouraient: la chaleur, les légumes, les mouches, la viande, les arabes...et, je suppose, ces drôles de français qui plaisantaient tout le temps, gesticulaient et faisaient des siestes interminables! .. mais « ça » ils ne le confessaient qu’une fois installés sur le Paquebot « Chanzy » qui les ramenaient dans leur douce France! Il est vrai que ces « frangaoui » ou ces « culs blancs » comme nous les nommions avec quelque dérision[3] ne recevaient pas des guelmois des marques excessives de sympathie et nous ne les prévenions pas toujours que le « Guebar » que vendait Monsieur Balibouze titrait 14 ° et qu’il en fallait peu pour alourdir les paupières et l’élocution.

D’autres, heureusement, plus nombreux, comprenaient très vite que le rapport de force ne favorisait pas l’immigration métropolitaine et qu’il était plus facile de se convertir aux coutumes guelmoises que d’espérer le contraire. Aussi, les voyait-on consommer des « tomates » et des « perroquets » aux comptoirs des cafés Walter, Marchisio, Espié, Zara ou au « Zanzi-bar » de la rue Saint Louis , arpenter le cours Bonnet de bas en haut en devisant comme d’honnêtes guelmois qu’ils tentaient de devenir. Malgré leur volonté d’intégration, ils demeuraient longtemps encore des « patos » même quand ils faisaient d’une pierre deux coups en épousant à la fois notre cause et une fille de chez nous. Le sectarisme guelmois, même s’il pouvait s’atténuer, couvait toujours comme le piment dans les olives cassées et se manifestait avec brutalité aux premières altercations de café.

Souvent d’ailleurs, leur foi de catéchumènes leur faisait adopter des propos et des attitudes excessives. Ils en faisaient trop et les guelmois qui étaient des gens mesurés n’aimaient pas ces exagérations. Adopter des expressions locales constituait le signe encourageant d’une volonté d’allégeance mais gesticuler comme des pataouettes de Bal el oued ou parler comme des types de la Choumarel

de Bône était mal vu. Les guelmois étaient chatouilleux sur le plan de l’honneur. Ils ne supportaient pas d’être assimilés à des gens vulgaires. J’en connais qui ne goûtent pas les péripéties de la « Famille Hernandez », non pas que cette comédie ne fût pas drôle mais parce qu’elle nous « faisait passer pour ce qu’on n’était pas » pour reprendre une expression mille fois entendue.

Nos instituteurs et institutrices étaient majoritairement des enfants de Guelma. Leurs noms restent gravés dans ma mémoire: Madame POGGI , Madame VIDAL,Mademoiselle SANTINA, Madame ROTHMAN, Mme SAMUEL, Melle CHARRAS devenue Madame MORGAT, Melle FAVARD devenue Madame KILLY, Monsieur ZERDOUN... Il arrivait cependant que nous recevions une institutrice de France qui assurait la suppléance de la maladie ou de la maternité d’une de nos institutrices. Leur beau langage des pays de Loire nous faisait mourir de rire.

L’une d’elles, un jour, se mit en peine de nous apprivoiser aux charmes de la poésie de Ronsard: « Mignonne, Allons voir si la rose... »

TELOUK était assis à ma droite. Il dut avoir l’imprudence de rire.

 

« Comment t’appelles-tu, mon petit ? »

 

- TELOUK Jacky , M’dame.

 

- Alors, répète après moi : «  Mignonne, Allons voir si la rose... »

 

Répéter était dans les moyens de TELOUK.

 

- «  Mignanne, allons voir si la rase.. »

 

- Non, TELOUK pas la « rase », la «  rose, la roooose... »

 

Hélas, une institutrice de vingt trois ans, débarquée l’avant veille du Maine et Loire, s’attaquait à un accent entretenu dans une arrière boutique de commerçants juifs depuis trois générations. Les roses de Télouk comme toutes les roses de Guelma étaient des « rases » aussi belles et même plus belles que celles des français de France mais à  Guelma, c’était des rases.

Elle comprit que le cas de Télouk était désespéré et se retourna vers un petit mozabite dont les yeux brillaient d’attention et d’intelligence. TISGAGINE Daoud

était le fils d’un commerçant en tissus qui tenait boutique derrière l’église. C’était un  élève modèle, doué d’un don de calligraphie qui exacerbait ma jalousie et rivalisait pour la première place avec Claude CROCE et fernand MARAVAL.

Tisgagine s’appliqua de toutes ses forces pour donner satisfaction à la maîtresse et s’appliqua à articuler avec une préciosité qui ne lui était pas familière:

 

« Mignonne, allons voir si la rosse... »

 

Le visage de la maîtresse s’éclaira. Il y avait donc un juste dans ce Ghomorre africain.

 

Passé le premier moment de silence étonné, un éclat de rire général fit trembler les vitres de la classe. Ces petits fils de maltais, d’italiens, de juifs, d’arabes, d’alsaciens, de corses, de communards étaient décidément imperméables aux symphonies de la langue française.

Quelques mois plus tard, l’institutrice intérimaire du Maine et Loire se maria avec un contrôleur des postes, fils d’un maçons italien.

Un délégation d’enfants de la classe alla la féliciter les bras chargés d’un énorme bouquet.

Alors, émue, elle leur dit

« Mes enfants, comme elles sont belles vos rases... »



[1] qui s’appelait aussi Durandbourg pour faire encore plus frais...

[2] On s’appelait comme ça parce qu’on ne s’était pas aperçus que nous avions les pieds noirs!

[3] Au fait, « Pieds-Noirs » n’est peut-être que la réplique de « culs-blancs »!

Rédigé par Guy Bezzina

Publié dans #La vie à Guelma

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