Les mémoires d’un enfant de choeur

Publié le 21 Janvier 2010

 

 

 

 

 

Les mémoires d’un enfant de choeur

 

Messes solennelles et vêpres dominicales

 

 

L’éducation des petits guelmois était partagée par deux institutions : l’école publique (d’Alembert pour les garçons ou Sévigné pour les filles) et l’église ou la synagogue. A Guelma, comme dans toute l’Algérie, la vie était rythmée par le travail et la prière... si l’on excepte le temps passé dans les rues et dans les campagnes.  La vérité nous oblige à confesser que la rue enrichissait notre vocabulaire d’expressions et d’insultes bilingues  arabe-français qui  soulageaient nos rages, nos étonnements et nos haines et  qui mériteraient, à eux seuls, une étude linguistique dans Guelma 89...

 La sonnerie de l’angélus réveillait les guelmois aux premières heures du jour. Vers 7 heures moins le quart, JeanJean Falzon, le sacristain, « sonnait » la « petite messe » du matin à laquelle assistaient une vingtaine de femmes, souvent les mêmes, qui s’installaient toujours à la même place.

A l’occasion de certaines fêtes votives de la Sainte Vierge ou les « premiers vendredi du mois » , l’église accueillait un peu plus d’hommes et de femmes qui venaient consacrer leur journée avant d’aller à la ferme, au travail ou au marché... et souvent un couffin en raphia gisait aux pieds des prie-Dieu.

Je conserve dans une mémoire intacte de lucidité et d’émotion, le souvenir de mes grand-mères Gauci et Bezzina, présentes à toutes les messes, indifférentes à la pluie, au soleil ou à leurs rhumatismes, et remarquables d’intolérance et de sévérité quand un sommeil trop lourd nous faisait préférer nos édredons au marbre froid des marches au bas de l’autel ! Elles avaient importé cette pratique d’une île baignée de soleil et de foi où il était habituel de voir des ouvriers agricoles rentrer le soir, une pioche sur l’épaule et un chapelet à la main.

Les fonctions d’enfants de choeur étaient assorties de quelques avantages et d’obligations dont nous nous serions bien passés. Au nombre de celles-là, figurait le service de la messe de sept heures. Nous entrions à l’église par la petite porte de la sacristie où, dès l’âge le plus tendre, Monsieur le curé Charles, nous initiait aux gestes liturgiques et au latin des prières au bas de l’autel et des réponses à l’officiant.

Le curé Charles était un personnage haut en couleur(s), au verbe sans nuance... Le chanoine Charles était savoyard. Ses années au séminaire de Chambéry ne lui donnèrent jamais la componction et le vernis qui siéent à un dignitaire de l’Eglise. Une de ses déclarations provoqua la sortie ostentatoire d’un sous-préfet qui n’apprécia pas l’ironie du curé « sur les affaires du gouvernement » . Son visage  était marqué par la couperose et ses yeux globuleux nous impressionnaient. On l’aurait davantage imaginé en bûcheron que sous le camail d’un curé - doyen... mais l’Esprit souffle où il veut et c’est lui qui baptisa, maria et enterra des générations de guelmois.

En effet, sous son écorce rude, le curé Charles cachait une sensibilité  qui avait conquis des générations d’immigrés sans le sou, venus des quatre coins du bassin méditerranéen et des provinces les moins riches de France.

Il avait débarqué sur cette terre d’Algérie au lendemain de son ordination, sans réelle vocation missionnaire, mais parce que son évêque ne lui avait administré le sacrement de l’ordre qu’à condition d’aller ailleurs, le diocèse savoyard étant dans l’impossibilité de lui confier une paroisse, tant étaient pléthoriques les effectifs du clergé de l’époque. Le brave curé Frey, chargé des paroisses de Petit et Millesimo et apiculteur renommé, également originaire de Savoie, avait subi le même sort.

Il en fut ainsi d’un certain nombre de prêtres français, maltais ou italiens qui marquèrent profondément la vie des premiers colons et de leurs descendants.

Tout jeunes, nous assurions le service de la messe à tour de rôle. Nous devions arriver très tôt pour remplir les burettes, allumer les cierges et revêtir la soutane rouge et le surplis. Au son de la petite clochette qui annonçait le début de l’office, nous marchions les premiers, précédant le curé qui portait le calice et la patène.

« Introibo ad altare Dei...Ad deum qui letificat juventutem meam. » (Vers ce Dieu qui réjouit ma jeunesse...) A soixante ans de distance je ne suis plus très sûr que notre jeunesse était réjouie d’un lever aussi matinal et nous aurions préféré, je crois, sacrifier à Morphée  d’aussi précieuses minutes !

A huit ou neuf ans, nous connaissions déjà par coeur un latin plus guelmois que romain, où se mêlaient de malicieuses interprétations qui venaient au secours de nos mémoires défaillantes. Ainsi, après « Orate fratres... », il aurait convenu que nous répondions : « Suscipiat, Dominus sacrificium...  suae sanctae » ... Ce n’est que bien plus tard que j’ appris que «  suscipiat » n’était pas « Suce tes pattes »  ni que « Suae sanctae » n’étaient pas « souhaits, santé » ... De même, le « Pax tecum » du baiser de la paix, s’était transformée en  « pastèque » dont l’incongruité ne m’avait jamais étonné.

Aux messes des morts, nous revêtions une soutane noire. Notre petite taille ne s’harmonisait pas toujours avec la soutane qui nous était attribuée. Nous enfouissions alors les pans de tissu excédentaire dans notre pantalon et nous nous retroussions les manches. Ces artifices étaient masqués par le surplis cache misère qui donnait à notre accoutrement un aspect à peu près orthodoxe... si on peut employer ce terme pour désigner un habit religieux de l’Eglise catholique romaine...

Nos artifices de couturière nous plaçaient parfois dans des situations périlleuses. Quand nos excès de soutane sortaient de nos pantalons, nos pieds s’empêtraient dans les plis du tissu et nous devions retenir les plis de l’habit liturgique tout en transportant les missels, en présentant les burettes, en maniant l’encensoir ou en portant le bénitier.

Il nous est arrivé de dégringoler des marches de marbre de l’autel, les bras chargés d’un écrasant porte-missel et de nous affaler dans le choeur dans un mélange de latin, , de billes, de camail et de fous-rires... sous l’œil compatissant de deux vieux garçons à qui étaient réservées les places d’honneur de la chapelle St Joseph sur le côté droit de l’église.

Les Saluts du Saint Sacrement constituaient des exercices plus courts que les vêpres dominicales qui précédaient la séance de cinéma muet dans la salle des scouts attenant au presbytère.

Les « Vêpres algériennes » étaient un condensé des vêpres à usage des pays chauds. Mais pour être plus courtes, ces vêpres n’en étaient pas moins ferventes. Les fidèles se plaçaient toujours aux mêmes places et ce rite était pour eux  si important que certains avaient fait graver leur nom sur des plaques de cuivre vissées sur l’accoudoir de leur prie-Dieu ou sur le dos de leur chaise.

Les chanteuses se réunissaient près de l’harmonium, en haut de la nef de la Sainte Vierge, près du confessionnal. Quelques chanteurs les accompagnaient. Pour les cérémonies plus importantes, chanteuses et chanteurs montaient à la tribune par l’escalier en bois qui menait au clocher. La tribune devait être marquée par un privilège d’extra-territorialité car l’ambiance y était plus dissipée et les bavardages d’un usage assez habituel. L’harmonium fut tenu avec talent et fidélité par des organistes émérites : Jacky Gleize, fils d’un professeur de musique, Jeannette Lepori  et Mademoiselle Vixia... Mademoiselle  Levêque, qui avait formé, avec une redoutable sévérité, des générations de musiciens guelmois tenait aussi l’harmonium et, plus tard, l’orgue qui fut une des fiertés du curé Cutajar. Autour de l’harmonium, Marie Rose Falzon qui avec sa sœur Clémentine tenait une épicerie buvette sur la place du Marché, Andrée Mikallef, Denise et Andrée Abéla,  Jeannette Lepori, Charlotte Contino/Bigéja,Madeleine Saïd, Yvonne Séti, Rolande Zara, Madame Brun, Raymonde Panlacroix alternaient les réponses avec Louis Abéla, Joseph Bugéja.

Les fêtes carillonnées étaient annoncées par la sonnerie de toutes les cloches. Comme il y avait trois cloches, il fallait autant de sonneurs. Nous aidions alors le sacristain Monsieur Jean,[1]en montant dans le clocher. Le clocher de l’église de Guelma était fait d’une grande tour carrée  au sommet de laquelle un petit belvédère était surmonté d’un toit où nichaient des cigognes. Les cloches et la sirène des pompiers étaient installées tout en haut du clocher. Plus bas, sur un palier où l’on accédait par une échelle branlante qui nous donnait des frissons, pendaient trois cordes. Après avoir donné l’élan nécessaire au balancement  de chaque cloche, il nous suffisait d’entretenir le mouvement par des impulsions régulières. Mais le suprême bonheur arrivait à la fin de la sonnerie. Pour immobiliser ces masses de bronze, nous nous pendions aux cordes pour être transportés à des hauteurs qui nous semblaient vertigineuses dans des cris de joie et des envolées de soutanes. Monsieur Jean qui ne goûtait pas nos facéties nous invectivait dans un maltais que nous ne comprenions pas mais qui nous était familier par les intonations chantantes des conversations de nos grand-mères.

« Deus in adjutorium meum intende »

« Domine, ad adjuvandum me festina »[2]

Les vêpres commençaient par un appel au secours auquel aurait convenu un ton de supplication. Mais le curé Charles  n’était pas du genre à supplier et lançait son cri de façon si impérative que Dieu, lui-même, ne devait pas avoir le choix... Loin des psalmodies nuancées des vêpres monastiques, les vêpres guelmoises étaient chantées avec forces dans des manifestations d’une foi joyeuse qui contrastaient avec les textes de pénitence et d’humilité des psaumes.  Il est vrai que peu de paroissiens pouvaient traduire ce latin et que tous chantaient avec une égale ferveur.

Dans la chaleur moite de l’après-midi, les volutes d’encens s’irisaient dans les lumières colorés qui tombaient des vitraux. Cà et là, les paupières lourdes révélaient la digestion difficile d’un repas dominical qui s’achevait à peine et quelques uns s’abîmaient dans des méditations profondes...

La quête venait rompre la monotonie des incantations. Nous nous disputions le privilège de parcourir les allées pour tendre la bourse aux paroissiens. Le geste de la sébile tendue provoquait des réactions assez variables. La plupart versait leur obole d’un geste machinal sans même nous regarder. Certains usaient de subterfuges variés pour échapper à l’impôt paroissial. Ils fouillaient dans leur poche ou dans leur sac à la recherche d’une introuvable pièce trouée de cinq centimes mais notre obstination était toujours plus forte. D’autres plongeaient leurs doigts au fond de la bourse pour faire tinter les sous et faire illusion. D’autres enfin s’abîmaient dans une profonde prière, la tête en les mains... mais notre perfidie nous poussait à leur mettre la corbeille sous le nez pour les contraindre à s’exécuter ou à confesser  qu’ils n’avaient pas de sou.

Nos allées et venues comme nos évolutions dans le choeur de l’église étaient suivies par le regard intransigeant de la tante Thérèse. La tante Thérèse avait le génie du commandement et même le curé Charles qui pourtant ne s’en laissait pas conter n’échappait pas aux remarques, voire aux reproches de notre vieille. Elle fut naturellement cheftaine de scouts et de louveteaux et veillait au salut des âmes de ses frères, soeurs, neveux et nièces comme à la prunelle de ses yeux. Bien que chargée de surveiller les bancs des filles auprès desquelles elle avait placé sa chaise son prie dieu,

elle remarquait aussi les dissipations des enfants de choeur. D’un geste de la main ou d’un signe du menton, elle nous intimait des ordres qu’il était bon d’exécuter si nous ne voulions pas nous attirer ses foudres, une fois l’office terminé !

Combien en avons-nous récité des litanies de la Sainte Vierge, combien en avons nous chanté de ces hymnes latins qui nous entrouvraient les portes du paradis ! Nous chantions « O salutaris Hostia » ou « Tantum ergo » avec une ferveur attisée par la présence de l’ostensoir qui brillait de tous ses ors sur le maître autel, par les centaines d’ampoules qui éclairaient les arcades de la nef centrale et par les fumées d’encens qui donnaient à nos prières une délicieuse odeur de résine d’orient. Je suis encore imprégné de cette odeur et de cette musique et quand il m’arrive d’entendre l’hymne allemand dont la musique est aussi celle d’un de nos « Tantum ergo », je confesse que je chante à haute voix : «  ...sacramentum, veneremur cernui - Et antiquum documentum - Novo cedat ritui... »  au grand étonnement de  mon voisinage ! Sans doute, nous ne comprenions pas ce que nous chantions mais le grand saint Possidius qui nous regardait du haut de sa stèle au dessus de l’autel et ne cessait d’écrire la vie de saint Augustin avec une plume cassée, savait que nos prières étaient ferventes et nos coeurs débordants.

Notre mysticisme n’était cependant pas exempt de préoccupations  très profanes... les enfants de choeur se livraient une guerre sans merci pour occuper le côté droit de l’officiant, celui de la clochette. Nos chuchotements, nos mimiques et parfois nos bousculades avaient le don d’exaspérer l’Abbé Henri CLERC  en vacances chez sa mère qui habitait près du passage à niveau de la route de Bône. D’un geste et sans bouger une ride à son visage contemplatif, il nous donnait des coups de coude qui nous ramenaient à la raison.

Le maniement de la clochette constituait un art musical peu répandu... qui en valait bien d’autres. Lorsqu’aux fêtes solennelles, le carillon à quatre clochettes remplaçait la petit clochette des jours ordinaires, la bénédiction du Saint sacrement devenait un festival. Les plus forts tenaient le carillon à bout de bras et, dans une rotation alternative du poignet, roulaient une grêle de tintements pendant lesquels toutes les têtes se baissaient en signe d’adoration.

La fin approchait.

«  Dieu soit béni »

« Béni soit son saint nom »

Le voile huméral était soigneusement plié.

«  Béni soit Saint Joseph, son très chaste époux »

Béni soit Dieu en ses anges et en ses saints. »

Les vêpres étaient terminées. Les plus pressés des paroissiens sortaient discrètement. Notre esprit s’évadait déjà vers la salle paroissiale où se préparait une séance de cinéma muet avec Charlot et Beaucitron.

Nous n’avions pas de télévision, nos jouets étaient faits de roulements à billes et de caisses à savon,  les marchands de blabis nous tenaient lieu de Mac’Do, mais nous étions des enfants de choeur... HEUREUX !

Guy bezzina - revu le 17 mars 2010

[1] Je n’ai jamais su le vrai nom de Monsieur Jean qui était maltais et habitait l’entre sol de la Maison Chuchana où Madame Jean était concierge.  Ce couple pieux et généreux avait élevé Marcel Santina qui devint prêtre et son petit frère. 

[2]«  Dieu viens à mon secours - Seigneur, presse toi de venir à mon aide »

 



 

Rédigé par Guy Bezzina

Publié dans #La vie à Guelma

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F
<br /> Je lis avec enthousiasme votre texte sur vos mémoires d'enfant de choeur. J'ai été moi même servant de messe dans les années 70 et 80, certe les choses avaient bien changé, mais le souvenir<br /> impérissable que j'en garde s'apparente au vôtre.<br /> <br /> <br />
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