D'une France à l'autre.

Publié le 6 Décembre 2015

D'une France à l'autre

Dans une autre vie, quand l’Algérie était la France, nous les petits pieds noirs, fils d’italiens, de maltais de juifs, d’espagnols et même d’arabes nous regardions la France avec un mélange d’admiration, de vénération d’envie et de mystère… La France était ce pays lointain et proche dont on parlait comme un pays de cocagne d’où venaient tous les produits rares, modernes ou délicieux.

Le veau de France, le climat de France, les vacances en France… Nos livres d’Histoire nous parlaient de la France, nos livres de géographie décrivaient la France et si nous ne connaissions pas bien les villes de l’Algérois ou de l’Oranie, nous récitions par cœur le nom des préfectures et sous-préfectures de la France. Les étudiants des familles aisées allaient réviser leur baccalauréat dans des boites à bachot françaises ou mieux encore fréquentaient des facultés françaises.

Nos évêques et beaucoup de curés venaient de France… Les missionnaires qui prêchaient pendant le Carême étaient des « français de France ». Nous vivions en permanence sous perfusion de la France et même, pourquoi le cacher, les guelmois qui portaient un nom français eurent longtemps une espèce de légitimité naturelle que d’autres durent acquérir et prouver parfois au prix du sang.

Dans ce contexte, imaginer qu’un jour, l’Algérie française deviendrait algérienne constituait un non sens, une absurdité ou une folie que les plus avisés des notables guelmois auraient jugée obscène.

Et puis… mais pourquoi évoquer ce que tout le monde sait et ne peut oublier : les événements, les massacres des civils par les fellaghas, le 20 août, El Halia, le 13 mai, la fusillade de la rue d’Isly, le jour de l’Indépendance, l’exode, le génocide de juillet 62 à Oran et ces articles haineux dans des journaux français !

La France n’était plus la France et tous ceux qui débarquaient en France ne reconnaissaient plus les images d’Epinal d’une longue éducation française dans les réflexions humiliantes des français, les propos scélérats du maire de Marseille et les portes qui se fermaient. Nous avions changé de visage, nous avions changé d’identité passés de l’état de français d’Algérie e à celui de pieds-noirs, avec la dérision et le mépris qui s’attachait à ce nouveau vocable.

Nous avons baissé la tête, courbé l’échine, certains ont même oublié leur accent pour ne pas être remarqués et chaque guelmois s’est exilé dans un coin qui l’autoriserait à survivre.

Peu à peu, les cris haineux se sont tus. Les pieds noirs se sont intégrés ou mieux assimilés. Leur travail et leur réussite, bien plus que leurs revendications, ont fini par changer le regard impitoyable et la rancœur de ceux qui les jugeaient indésirables.

50 ans ont passé.

Par un curieux retournement de l’histoire, la France de 2015 se met à ressembler à l’Algérie Française de 1960… La haine a traversé la Méditerranée, la barbarie a changé de rive, les armes se sont modernisées mais les pratiques sont identiques, les victimes sont toujours des innocents à El Halia ou au Bataclan, rue d’Isly ou à Charlie Hebdo ; la même peur au creux de l’estomac et la même Marseillaise qui retentissait sur les Boulevards d’Alger de Constantine de Bône ou d’Oran résonne à nouveau Place de la République, de la Comédie à Montpellier ou du Capitole à Toulouse…

Alors que ceux qui ont connu le deuil l et les larmes peuvent affirmer qu’ils partagent d’autant plus vivement le chagrin des familles de victimes de ce sinistre 13 novembre , la compassion et la solidarité des tous les français que cette horreur là fait écho à celle qu’ils ont vécue il y a cinquante ans.

Leur amour de la France proclamée dans leurs Marseillaises désespérées des années sombres se réveille davantage encore aujourd’hui comme se réveille cette France idéale et rêvée de leur enfance.

Guy Bezzina

Rédigé par Guy Bezzina

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article